L’escroquerie de l’éveil

Tel un Sisyphe consciencieux, jour après jour, je trimballe mon bout de cailloux d’un bout à l’autre de ma montagnette, avec une forme d’hygiène mentale que je me suis imposée pour en faire non plus un acte de discipline, mais un pur ethos. Il y a des moments où je me sens enlisé non dans une routine, mais dans une intense pesanteur. Puis, je me libère de toute cette charge et d’un seul coup je me sens léger, si léger, presque libéré de tous les carcans qui font le sel de notre vie moderne.

Comme le démontre ce blog, j’aime souvent revenir en arrière, notamment dans les brouillons qui pullulent dans le back office, pour me rappeler celui que j’étais avant. J’ai toujours de la sympathie pour l’imbécile que j’étais, j’ai conscience de celui que je suis dans l’instant présent, je me dis toujours que pour celui du futur je semblerai à la fois émouvant de naïveté et un peu troublant de bêtise. Quand j’étais plus jeune, j’imaginai qu’il était possible d’arriver un jour quelque part, pour ne plus être qu’un oisif regardant tranquillement l’horizon en attendant paisiblement l’inévitable fin. Maintenant je me dis que seule la mort mettra fin à cet effort interminable, à la fois bonheur de vivre et sensation d’une pression insatiable.

Dans cette hygiène quotidienne, je m’impose ma dose de spiritualité. Par spiritualité, je n’entends pas des histoires de religion ou des croyances me permettant d’entretenir des idées à la fois fumeuses (voire enfumeuses) et complaisantes. Toujours, le scepticisme est le mot d’ordre car j’ai compris à présent que l’incertitude est un des fondements de nos existences humaines. Des fois j’envie ceux qui n’en ont plus, et j’en viens au titre de mon billet, cette légion d’être éveillés ou en voie de le devenir car bossant pour.

Au niveau professionnel, j’aime créer des univers, et j’ai d’ailleurs dans les cartons un projet de jeunesse que je trouve à la fois prometteur et pour lesquels j’ai commis déjà beaucoup de matières premières. Ce projet, le Rêve du Phénix, voyait mon héroïne, portrait romancé d’une jeune femme que j’ai aimée au début de ma vie d’adulte, vivre une existence rocambolesque dans un autre monde dans lequel se retrouve projeté, chaque nuit, son alter ego, portrait de sa défunte maman. La thématique était déjà le rêve dans le rêve, la métanoia, la maia, la logique des mondes et des dimensions parallèles, avec l’idée stimulante d’une énergie conscience qui circule de manière souvent imprévisible. Le récit débute alors que l’héroïne, enfin, trouve une solution pharmaceutique à ses problèmes d’insomnie ; sa première nuitée devient donc le premier chapitre de ses aventures dans cet autre monde, avec ses règles, ses lois, ses dieux et tout le toutim.

J’ai pensé à cette histoire car il m’arrive de penser, dans ce monde où tout est inversé, la fameuse inversion maligne du mystérieux Michel Tournier, que nos amis les mots sont autant de prisons, d’impasses, de pièges, qui enferment nos pensées dans des illusions perfides. Par exemple, je m’estime, et vous aussi au passage, parfaitement mort. Quel cynisme que penser vivre alors que du moment où nous naissons, nous ne faisons que mourir à petit feu ? Et de considérer la réalité et le rêve comme des choses interchangeables.

Passant mon temps à croiser les données, les occurrences mènent à la révélation terrible, constat que je ne vois nul part mais que je vous livre ce jour (notez la date et l’heure pour m’attribuer avec justesse la gloire de cette prise de conscience), qu’en fait c’est bien la matérialité (ou la densité au choix) qui révèle le rêve. Nos vies nous semblent pour le coup réelles simplement car nous conférons à nos sens cette vertu réificatrice. Je sens, je vois, je touche, j’entends, je goutte, donc c’est. Et ce « c’est » devient essentiel, devient une vérité finie et établie sur laquelle nous allons bâtir toute une logique matérialiste et en conséquence nihiliste. Thomas ne croyait que ce qu’il voyait, et pourtant nous savons à présent qu’il y a une multitude, une infinité de choses, que nous ne pouvons voir et qui plus largement échappent à notre portée cognitive. La caverne de Platon, rien de neuf, mais de la théorie à la croyance, j’ai fait le pas depuis un certain temps.

Donc, rien ne me fait plus sourire que ceux qui se prétendent « éveillés », comme une sorte de grosse et dernière blague d’une mascarade tragique. Je passe l’égotisme qui pousse à se considérer, d’un coup, meilleur que les autres, les « endormis ». Et vas-y que ces « éveillés » vont mettre en place toute une hiérarchie pour définir les niveaux d’éveil entre eux, qui à la manière des systèmes délétères de compétition qui abondent dans nos sociétés, répète les mêmes conneries et leurs tristes conséquences. Le danger étant qu’à la fin, ça crée une foultitude de gourous qui finissent inévitablement par se foutre sur la gueule tout en étant souvent convaincus d’avoir vu la lumière que l’autre ne peut que feindre d’avoir perçu, ou pire, qu’il confond avec un stratagème d’une puissance malfaisante et manipulatrice (conflit du moment entre les hypnothérapeutes et les tenanciers du karma ancestral).

J’ai envie de dire à ces gens là que nous sommes, même le plus éveillés des éveillés, que des gros dormeurs maintenus dans un coma si profond et inexpugnable qu’il est impossible d’imaginer devenir un quelconque messie sauveur de l’espèce humaine. Personnellement, je me considère comme un prisonnier balancé dans une asile de fous, avec le prétexte de m’en amuser, ce qui, avec le temps, ne se vérifie pas vraiment. J’ai un tempérament à la transmutation tranquille, mais nous arrivons à un tel niveau d’injustice, de destruction et d’empoisonnement généralisés, que rester serein et insensible devient délicat. J’ai toujours ressenti une immense colère, j’ai passé ma vie à la canaliser voire à la nier, mais c’est un tel bordel en ce moment que ça dépasse mes pourtant éprouvées capacités en la matière.

Le pire, c’est d’entendre ce que j’appelle les « neunheureux » répéter que l’Humanité avance et que nous sommes à la veille d’un immense changement de paradigme qui va tous nous libérer et nous faire passer dans de nouvelles sphères sublimes d’évolution (l’ère du Verseau, à ne pas confondre avec le ver solitaire, plus perfide). D’autres sceptiques, ou simplement des voix dissidentes en la matière, dénonçant les propagandes religieuses et spirituelles relayées par des personnes souvent sincères mais humaines (donc limitées par leurs capacités de verbalisation), essaient un peu de freiner cet enthousiasme étrange dans l’attente d’une apocalypse maintenant perçue non comme la fin de tout mais bien la fin de la corruption et de l’injustice. J’ai apporté ma petite pierre à la définition du karma car personnellement, je n’ai jamais cru et je ne croirai jamais en la punition comme acte divin ou comme épreuve existentielle. Mais je le fais sans attendre vraiment ni audience ni compréhension, davantage dans l’idée juste de le faire pour signifier qu’il est possible d’envisager les choses différemment… avec toujours en fond la volonté de signifier d’exprimer que le plus sage c’est de ne croire, vraiment, en rien qui dépasse l’enclos de notre intériorité. Ne rien imposer aux autres, surtout avec la manipulation tranquille de leur faire peser une conséquence s’il ne partage pas mon opinion (attention, le karma va te tomber dessus X le nombre de personnes qui vont croire ce que tu vas oser dire à l’inverse de moi = la malédiction mathématicienne).

Cette vérité, terrible, peu d’éveillés la comprennent. Mon monde, ma réalité, n’est pas la vôtre, nous ne pourrons jamais que partager des consensus pour entretenir l’illusion que nous vivons au même endroit. Et la pléthore de croyances, la logorrhée absurde qu’alimente sans cesse la tyrannie du sens, font que pour une même chose désignée nous n’aurons définitivement pas de conciliation. Mon idée de la liberté ne sera jamais la vôtre. Ma vision du monde, limitée par mon expérience (ethos, habitus, épigénétique) et mes capacités d’appréhension, a peu en commun avec la vôtre, pour le meilleur comme le pire (c’est dur d’être un génie incompris, je vous jure !).

Le grand progrès serait de comprendre que nous ne vivons qu’en périphérie des autres. Peu font le choix de pousser l’effort jusqu’à cette nécessaire exploration du bagage sémantique qui articule notre machinerie mentale. Verbaliser est facile, signifier est compliqué, faire acte de sagesse et de profondeur… rare. Juste ressasser des obsessions ou des fantasmes qu’on va alimenter en trouvant, dans le temps, des potentielles preuves dont on s’accapare la signification, n’est définitivement pas à mes yeux la manifestation d’un éveil. Davantage la sempiternelle volonté de distinction par un processus d’auto-célébration.

Comme le chantait/disait si bien Jean Gabin, « la seule chose que je sais maintenant, c’est que je ne sais rien », plagiant un obscure grec du nom de Socrate. Mais c’était Jean Gabin, donc on lui pardonne 😉

ἓν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα / hèn oȋda hóti oudèn oȋda

Purée, que c’est beau…