Le jour des fous

Le 12 juin, c’est la fête de mon père qui avait coutume, d’un air roublard, de déclarer avec malice que c’était le jour des fous. Je me rappelle de ce volume de l’histoire de France en bande-dessinée où je découvris un jour, qu’antan, on allumait des feux pour que d’autres le franchissent par un saut. Allégorie de ce qu’est la folie, de ce qu’est le « fou », bien que nos sociétés nourries à la psychiatrie et à la psychologie aient réduit la chose à des maladies de l’esprit ou du cerveau, encore une fois résolues ou plutôt commuées par des substances chimiques pour le moins onéreuses… mais je n’écrirais pas ce matin tout ce que je pense de mal de cette industrie dont les desseins sont pour le moins discutables.

Plus le temps passe, plus je me sens atteint d’une folie impossible à soigner ou à éteindre, à l’encontre de ce feu de la Saint Guy qui finissait certainement, après quelques sauts inoffensifs, annihilé par l’eau d’un seau implacable. L’air, l’eau, le feu, la terre, nous sommes dans les restes d’un rite païen, un processus alchimique, qui font du fou autre chose qu’un dément sans raison. Je me suis rapidement formé à l’alphabet alchimique (par obsession professionnelle et artistique), et un de mes passe-temps est à présent de décomposer chaque mot pour en trouver un sens second inscrit dans la graphie. Le mot « fou » est en cela très intéressant, car littéralement j’y lis « le feu du tout (ou de l’infini au choix) qui te remplit ».

La pensée alchimique est un processus qui n’enferme rien dans un carcan sans donner, malicieusement, la possibilité d’y déceler de manière heuristique d’autres voies, d’autres champs de compréhension, d’appréhension et donc la lettre « o » peut aussi simplement évoquer l’eau, la bouche, Dieu, en bref c’est la forme, le cercle, qui élimine toutes les aspérités, les angles, entravant ou bloquant l’énergie. Le fou, en cela, est celui qui est définitivement empli du monde, n’en faisant plus un débile par handicap mental mais bien un être dévasté par tout ce qui déborde en lui.

J’aime beaucoup cette vision du fou, et je pense notamment à la figure du Tarot qui, personnellement, nous montre le pèlerin que nous sommes dans ce vaste monde, amnésique et condamné à suivre le chemin sans vraiment rien y comprendre. Je pense à mon père, ce jour, un homme très raisonnable, foncièrement raisonnable, et je l’ai aimé pour ça, pour le calme permanent qu’il affichait, pour cette absence de colère qui malgré ses silences le rendait attachant et rassurant. Il n’était pas possible de discuter avec mon père, il était rempli du monde, mais en fou bien organisé, tout était ordonné, trié, classé, hiérarchisé, afin que rien ne déborde de trop, comme une virtuose partie de Tétris (clin d’oeil à ma fille qui ne se lasse jamais d’admirer ma manière d’organiser les courses sur le tapis de caisse – je suis un maniaque de l’organisation, tare génétique). Je pense, encore personnellement, que ce trop plein de raison le minait sur la fin, car il n’est pas possible de donner du sens à ce qui n’en a définitivement pas. Reste alors l’obstination de rester dans cette voie qu’on a cru longtemps la bonne, se convaincant qu’il est trop fatigant, sur le tard, d’en changer.

Quand j’étais petit garçon, une chanson a eu son petit succès, « le coup de folie » de Thierry Pastor. Alors qu’un de mes cheveux grisonnant vient de mollement s’écraser sur les touches du clavier de mon chromebook moribond (son remplaçant arrive la semaine prochaine) il ravive le souvenir de mon pas si fou de père, me demandant s’il ne se serait pas débarrassé de sa folie gênante en me la refilant au passage. Guy étant mon second prénom, la chose n’est pas impossible.

Je finis ce petit billet du 12 juin en évoquant une des significations du prénom Guy selon l’alphabet alchimique. « G » pour les 7 connaissances, mais aussi la spirale, le tourbillon qui retourne vers le centre, vers le fond – « U », le contenant, l’athanor – et « Y » pour symboliser l’analyse, la synthétisation, la forme du filtre effectuant la distillation. Un prénom court, fort, qui évoque le mot « Fou » par sa structure (1 consonne, deux voyelles) comme un reflet, un miroir. Comme si le fou était celui qui en lui avait des connaissances, un savoir qu’il lui reste à découvrir, à retrouver, à faire émerger de lui-même.

Bonne fête Papa, tu me manques.