En ce moment, confronté (enfin) à l’absurde de cette société malfaisante, beaucoup s’interrogent, voient leurs certitudes s’effondrer, leurs convictions, leurs croyances, s’éroder par la tempête de leurs désillusions. Des proches, qui lisent ce blog, se sont inquiétés de mon récent billet, croyant déceler les traces d’une dépression, d’un abandon. Au contraire, j’ai accueilli pleinement le chemin de ma petite théodicée, et de ce chemin j’essaie juste de percevoir les raisons ou les motivations qui l’ont dessiné. Mais paradoxalement, j’accepte complètement l’incapacité, l’impuissance, qui caractérise mon humanité.
L’erreur, à mon sens, que font beaucoup, c’est de vouloir trouver un sens, une signification, une clé de lecture ou de décryptage de ce qu’est l’existence. Je suis maintenant irrité quand j’entends un augure nous déclarer qu’il a enfin percé un mystère, ce qui s’ensuit généralement par une prophétie ou une sentence géniale. Je n’en peux plus des champions du karma qui t’expliquent que tout est dans une logique d’échange moral, ceux qui te disent que l’Univers te parle et qu’il y aurait une sorte de formule magique pour en obtenir ce que tu souhaites ou ce dont tu as besoin. En bref, je n’en peux plus que nous soyons des bêtes hallucinées qui déclamions sans vergogne notre croyance du moment, en prodiguant aux autres des conseils précieux, de fou à fous.
Il y a peu, j’ai déclaré à mes enfants, des fiers individus de cette civilisation grandiose, qu’il fallait arriver à écouter la petite voix qui en nous, parfois, perce timidement le vacarme puissant de toutes les influences qui nous transpercent continuellement. Cette petite voix, je la guette à présent. Certains parlent d’âme, de conscience, de supraconscience même, c’est juste ce cri silencieux qui te dit en permanence que ça ne va pas. Il y a effectivement de la désespérance dans le fond, mais qui n’est pas désespoir. Juste qu’il y a beaucoup à faire, ou plutôt à défaire, car c’est bien un labyrinthe de sens, de semblances, d’illusions, de croyances, qu’il faut parvenir tout d’abord à discerner, puis à disputer, pour en briser le joug.
Il n’y a pas d’autre moyen qu’en permanence tout disputer. Disputer la moindre pensée en décortiquant les mots ou les valeurs qui la composent. Disputer la valeur même de cette pensée, s’en demander l’origine, la cause, le but. Avoir, encore une fois, le courage de se rendre compte que nous sommes dans une nuit noire d’une cave pourtant confortablement éclairée. Comprendre que dans le scaphandre nous ne sommes pas vraiment en contact de la matière, de la réalité. Nous en restons spectateur, définitivement coupé de sa texture même. Comprendre que les sens ne sont que la manifestation de la matérialité vécue comme limite, comme limitation. Que la réalité, matière, n’est peut-être que substance du rêve. Que l’atome n’est peut-être que l’étincelle d’un songe divin.
Par nature profonde, j’ai quand même l’envie de croire que la seule issue est un Bien ultime, une bienveillance joyeuse et infinie. J’ai la chance d’être animé par une présence dont l’extrême générosité m’a nourri et continue de me nourrir, tout en manifestant une exigence à laquelle j’ai toujours tenté de répondre. Il n’est pas possible de me comprendre en me cantonnant dans les désirs et ambitions vulgaires que cette société matérialiste et minable nous imposent continuellement. Je confesse tous les moments de vide intenses qui ont suivi, immédiatement, mes triomphes. Je confesse d’avoir été constamment insatisfait quand j’arrivais à cocher une case glorieuse de cette tour de Babel qu’est devenu notre monde. Et c’est une lutte d’être soi dans un système qui exige que tu sois à la fois conforme et soumis. N’être qu’un robot, qu’une intelligence artificielle, une compilation de croyances ou de valeurs qui ne sont qu’une laborieuse programmation que tu te mets à exécuter comme autant de scripts qui te font croire que c’est ta volonté, que tu existes par le fait de ces mécanismes dont tu ne soupçonnes même plus la malhonnêteté.
J’ai toujours été philosophe, il m’est impossible de contempler quoi que ce soit sans m’interroger profondément. Il faut dire que j’ai le regard amoureux, même s’il s’est teinté, avec le temps, d’une froideur qui en impose souvent à ceux qui échangent avec moi. Ce n’est pourtant pas de la dureté ou de la suffisance, juste l’espoir de discerner chez l’autre autre chose que cet autre. J’ai toujours une main tendue pour retrouver une âme perdue, mais je ne trouve que des abîmes qui croient me voir, alors que je leur échappe autant que je ne parviens pas à atteindre le minotaure au fond de son dédale. Quand je regarde quelqu’un je ne vois plus que le vide gigantesque qui le camoufle.
Il y a tant à faire, à défaire… L’ironie de tout ça c’est bien cette soif de libération, de désir d’apocalypse ou de renouveau, condamnée à n’être qu’une vague humeur, le minotaure retournant dans son dédale, suivant l’enfilade des murs sans comprendre qu’au lieu de trouver une voie, il faut détruire la paroi qui te sépare de l’espace tant convoité. La logique du labyrinthe induit qu’on supporte la tyrannie du chemin tracé, qu’on ne remette pas en question cette intimation à ne suivre qu’une seule direction. La direction, le sens, voilà encore des noms pour l’ennemi, l’adversaire.
Vivre une existence humaine, c’est peut-être condamner son dieu intérieur à la misère absolue, celle de tout perdre, de tout subir, celle de vivre les chaînes et tout leur poids. Pourtant, parfois, la petite voix de ce dieu se fait entendre, si douce, humble et presque timide, que nous la balayons sans regret ni hésitation. C’est ce manque d’amour pour nous même, c’est trop souvent la folie dictée et apprise de ce monde qui nous fait agir avec cette cruauté liminaire qui permet toutes les basses oeuvres auxquelles nous assistons et participons activement.
Je me sens comme un funambule, tenant encore sur le petit filin qui me tient à en équilibre. J’ai plaisir à y être sur ce filin, je sens que je ne suis pas encore prêt pour le grand plongeon. Ou alors la vue est sympa. Je sais juste que j’en suis au stade où toutes illusions et les chimères me glissent dessus. Je suis dans une grande taverne, perdu dans une foule animée et bruyante, et l’alcool ne m’ébaudit plus. Me lever et partir ? Le puis-je seulement ? Ou n’est-ce encore qu’un couloir, le corridor d’un labyrinthe qu’il est illusoire de pouvoir s’en échapper (?).
Minotaure. L’étymologie te révèle que c’est le taureau de Minos. Ou alors, « mino » c’est pour petit, et « tauros » n’est pas le taureau. Pour des motifs professionnels et artistiques, je me suis interrogé sur le mot grec « centaure », et j’ai été amusé de constater que le sens en est véritablement perdu. Il y a ici une énigme qui m’amuse et m’asticote, et ce serait amusant d’imaginer que le mot minotaure renvoie au mat du tarot. Les deux figurent participent de fait au même théâtre d’ombres.
