Le chat

Clin d’œil avec un beau poème de Baudelaire qui me fait sourire en ce début d’année 2024 !

A ma petite Gaïa, mon petit rayon de soleil tout noir !

Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

De la religiosité

Je n’écris pas assez souvent sur ce blog mais il est de moins en moins évident, maintenant que j’ai cédé à mes ambitions créatives, de trouver du temps pour m’adonner aux douces joies de l’écriture récréative. Ce ne sont pas les sujets qui manquent, encore moins l’inspiration, simplement le processus d’écriture est devenu pour moi plus facile, plus fluide, ne nécessitant pas une discipline particulière… Je me faisais la réflexion, il y a quelques jours, que l’écriture ne se nourrit finalement pas des lectures, mais bien d’une certaine structuration de la pensée. Pensée qui ne s’épanouit que par le ferment des mots dans un grand jardin mental, psychologique, qui lentement prend forme puis s’agrandit au fil du temps. J’en suis à muser souvent dans ce labyrinthe végétale, neuronale, où de manière chtonienne, à comprendre dans un sens hiérarchique et non dans une connotation un brin religieuse (sujet du billet – oui, j’ai de la suite dans les idées), les racines s’entremêlent et se mélangent, composant son propre réseau, un véritable système que je suis incapable d’analyser ou comprendre, mais dont je reçois à présent les fruits généreux. J’avoue que je suis parti de très loin, de cette ambition il y a longtemps de m’éduquer, toujours tout seul, toujours par moi-même, et j’en savoure à présent les bénéfices. Ecrire n’est ni compliqué, ni difficile, ni complexe… c’est juste du temps, encore du temps, toujours du temps, à consacrer à un exercice nécessaire pour vivre vraiment, et ne pas se contenter d’être une machine cognitive toujours en boulimie d’informations, de sensations, de plaisirs. Je sais que le piège est de sombrer dans la mondanité, le cabotinage, la pédanterie, les affres faciles d’une intellectualité qui jouit d’elle-même. Il est important de signifier, dans ce monde de légèreté, dans ce monde où la superficialité se veut le paravent d’une candeur louable là où souvent il n’y a que vides abyssaux, le bonheur de la pensée, du recueillement, de la réflexion, de l’abstraction. C’est le rôle de ce blog, toujours et encore un journal intime à ciel ouvert, propos d’une hypocrisie revendiquée car jamais je n’aborderai ici la vérité de ma vie personnelle. Je m’amuse simplement de n’intéresser personne et de m’en sentir toujours un peu plus libre. Parfois, je me demande si quelqu’un pourrait trouver quelque intérêt à parcourir mes longs billets verbeux, mais dans cette société de ricaneurs, cette société du commentaire et de la pensée liminale, je n’ai guère l’illusion d’une quelconque âme sœur. Depuis longtemps, depuis toujours ai-je envie d’écrire, je m’active pour l’écho qui comble le silence, pour ce sens qu’il faut quand même donner pour lui donner… sens.

Donc, la religiosité… quand je me demande ce que je pourrais écrire d’un peu intéressant, d’un peu profond, je ne trouve toujours que cette analyse des mécanismes que j’observe dans nos sociétés qui vivent, tranquillement mais sans rémission, leur décadence. Et en ce moment, s’associant à la verticalisation que j’ai évoqué dans un lointain et précédent billet, la religiosité revient en force dans la définition du monde. Il convient de préciser ce que je nomme religiosité… instinct, attitude, mouvement qui prêtent à conférer à quelque chose un aspect sacré le hiérarchisant au-delà de la possibilité de la moindre critique, de la moindre contestation. La religiosité, c’est bien d’affirmer qu’il y a quelque chose de divin, qu’il y a dans l’objet de la sacralisation quelque chose à adorer et à protéger de la corruption du commun. Le religiosité c’est bien l’établissement d’une caste de hiérophantes qui se font rempart entre les mortels de basse extraction, les barbares sans foi ni loi, et la chose à révérer. La religiosité de nos sociétés ultimes s’expriment dans la protection, la valorisation, l’ardente passion pour un panthéon d’institutions ou de concepts qui sont autant de nouvelles divinités qui ne peuvent subir la moindre contestation sans que la suspicion de l’hérésie ne pèse sur le contempteur. Ce panthéon se compose par exemple de la Science, la Démocratie, la République, la Constitution, le Droit, la Loi, la Liberté, la Vérité, et de manière connexe les corps institutionnels qui en assurent l’adoration soit la Justice, la Police, l’Etat, l’Education,etc. Nous sommes à ce point où une sorte de constat nous est imposé comme quoi nous serions à l’acmé des systèmes sociaux, avec une sorte d’architecture finale de nos modèles sociétaux.

Je suis tombé par hasard sur un film de SF avec Adam Driver (mais que fait-il dans cette galère ?) qui se nomme en VF « 65 – la Terre d’avant ». Le pitch est en lui-même assez bluffant… en bref, un homme (comprendre : un bipède en tout point semblable à nous) échoue sur notre planète 65 millions avant JC (enfin j’ai la flemme d’aller vérifier l’exactitude de cette convention chronologique, c’est l’idée !). Donc le pauvre gars dès le début du récit échange avec sa compagne dans un trip « les méandres de la classe moyenne prise dans les tourments des contraintes sociales et économiques », abordant subrepticement mais clairement la question du salaire comme élément notable d’une prise de décision qui va quand même le faire partir à minima deux ans loin de sa sacro-sainte cellule familiale dont il est le cœur battant (il ramène le pèze – l’argent ou l’Argent au choix). En fait, on dirait que ça se passe en 2096 mais non, c’était il y a 65 millions d’années avant, comme quoi l’être humain, l’Homme (qui a perdu de sa religiosité en ces temps d’émancipation et d’égalitarisme), ne peut que sombrer dans une sorte de boucle sociétale le condamnant aux affres de la société inévitablement, fatalement (fatus), productiviste. Après, j’avoue que ça m’a gonflé, autant ça finit par une boucle à la manière de la planète des Singes, le gars est le chaînon manquant, et 65 millions plus tard c’est bien la même m… qu’il a initiée provoquant la prochaine mise en orbite d’un bipède du futur qui va aussi s’échouer sur une autre planète d’une autre galaxie pour initier la perpétuation systémique, panspermie doctrinale faisant de l’exploitation et des inégalités sociales le seul destin potentiel d’une espèce humaine condamnée à se subir.

En bref, car je ne vais pas passer mon dimanche matin à gloser sur le sujet, sur ce constat d’une régression généralisée, d’un retour à la féodalisation que j’ai déjà décrit il y a quelque temps, j’aimerais tout-de-même, timidement, avec un brin de provocation, que je suis à la fois déçu et un peu atterré du manque de créativité sur le sujet de la structuration de nos sociétés humaines. Est-il à ce point là inenvisageable de concevoir une humanité débarrassée des travers du matérialisme, de l’égocentrisme, de cet hubrys puéril qui nous pourrit la vie en légitimant toujours les bas-instincts, les inégalités et les injustices, dans un fatras de compromis et de compromissions ? Une société humaine, dont l’ambition principale serait de veiller au bonheur général, à l’intérêt général, qui travaillerait de concert à créer un monde de justice et de paix n’est-elle qu’une fiction impossible ?

La sacralisation tranquille qui clôt tous les débats médiatiques dans une vision figée et mortifère des systèmes sociaux est à l’évidence une autre tactique pour tenir encore un peu des systèmes qui, sous la pression des injustices, du malheur et de la souffrance, appréhendent l’inévitable explosion. Et toute la cohorte des hiérophantes qui constamment viennent avec de biens artificiels vérités clore les discussions en imposant la censure, le silence, la bienséance, le Bon Sens, la Raison, la Sagesse, en imaginant au bout du bout imposer un narratif de plus en plus déconnecté de la réalité (à opposer à la Réalité) ne pourra sauver la construction sociale dont la base est de plus en plus sabotée par la corruption malheureusement généralisée, installée comme une artère principale, nécessaire à la continuité. L’abus de la sacralisation, la ferveur religieuse qui essaient d’imposer des concepts comme autant de fausses idoles à révérer, défendant de les contester, de les interroger, de les voir pour ce qu’ils sont, soit des outils malléables à notre disposition pour les réduire au rôle de murailles à une vision passéiste de la société humaine, ne finira que par l’émancipation. Ce qui prendra du temps, car nous sommes dans une ère de chimères ; jamais le mot apocalypse n’aura révélé de nos jours son sens véritable, qui est celui d’une « révélation ». Souhaiter l’apocalypse devient paradoxalement attendre de meilleurs jours, ce qui en soi, n’est plus une provocation, malheureusement… Imaginer un monde sans religion et sans religiosité m’irait très bien, personnellement.

Bon dimanche, jour du seigneur, un mot qui me tente par un dernier jeu de mots que je n’oserai pas (ne nous faisons pas, inutilement, de mauvais sang).

Irrévérence

Je suis malade, chose très rare, mais du coup ça fait quelques jours que j’attends, impatiemment d’aller mieux. Méthode Coué à fond les ballons, mais à vrai dire rien n’y fait. Je suis las et je n’ai pas cette énergie qui me caractérise. Alors je me dis que je vais aller bloguer un peu, histoire de.

Ce ne sont pas les sujets qui manquent… au rayon vidéo, j’ai été enthousiasmé par la nouvelle série de Nicolas Winding Refn, Copenhagen cowboy que je recommande chaudement. Affalé sur mon oreiller à peu près toute la journée de samedi, j’ai bingwatché (dévoré) la série en m’extasiant souvent sur les choix de réalisation. J’avais maté la veille the Pale blue eyes de Scott Cooper que j’ai trouvé remarquable mais pas autant que son Hostiles qui m’avait subjugué quelques années avant. Hier soir j’ai fini Peacemaker sur Prime du trublion James Gunn que j’ai, bien malgré moi, beaucoup aimé. Partant d’une critique négative soulignant la vulgarité du propos (des mots gros) et de la forme (du sordide à la pelle), je n’ai vu pour ma part que du James Gunn. Du coup ça me donne l’envie de découvrir son Suicide Squad que j’ai boudé à l’époque en raison d’un agenda bousculé. Il y a plein de petites péloches qui m’emballent régulièrement, dont personne ne parle vraiment, et que je pourrais à terme mettre en lumière dans des productions Youtube (par exemple, Long Week-end sur Prime que j’ai découvert après avoir acquis son remake, ou Shimmer lake sur Netflix que j’ai croisé dans les recommandations tout à l’heure). Enfin, vu le boulot qui m’attend cette année, je ne vais pas commencer à trop m’en demander.

Au rayon politique… comment dire ? Hier matin il y avait l’édito du Monde Moderne animé par l’excellent Alexis Poulin qui était dans un état presque dépressif en considération de l’apathie généralisée. Je continue mes commentaires assassins quand je vois de la propagande honteuse mais je comprends que certains aient la tentation de baisser les bras. Plus que jamais, il faut sortir des illusions de la Khimairacratie qui renvoie à un de mes récents billets. Il y a dans notre beau pays (sisi) cette vanité d’un passé glorieux comme si nous étions tous issus d’un peuple et d’une culture dont la nature combative et vertueuse ferait partie intégrante de notre ADN. Se croire ou être, nous y sommes, et dans les faits il faut bien convenir que ce n’est pas très glorieux.

Au rayon philosophie du pauvre (ce n’est pas un crime de ne pas être riche non plus), en écoutant la chronique de Thomas Porcher commentant ce jour la réalité de la nécessité d’une retraite repoussée versus la réalité sociologique, un mot m’est venu que j’ai donc utilisé pour nommer ce billet : « irrévérence ».

Tandis que j’écris ces mots, mon fils m’envoient une suite de SMS pour me dire qu’il a commencé à voir Full Metal Jacket de Kubrick. J’en profite pour lui expliquer que dans presque tous les films de Kubrick, il y a une critique systémique et la dénonciation du processus de conformation. Et j’en reviens à ce que je veux écrire ce jour sur ce blog, soit la nécessité de l’irrévérence pour sortir de cette triste spirale. J’ai toujours essayé d’enseigner à mes enfants les vertus cardinales de l’irrévérence, sans jamais vraiment y parvenir. Ils sont insolents et ont développé leur propre personnalité, mais ils n’ont pas forcément le réflexe de tout discuter et de tout interroger. Rien de pire dans nos sociétés que ce réflexe d’obéissance, qui est défini comme une vertu par ceux que ça intéresse. Un paradoxe de cette société qui exige l’obéissance la plus extrême tout en encourageant les bas instincts les plus primaires. Ce qui nous donne cette société manichéenne où à longueur de temps des éditorialistes nous expliquent ce qui est bien ou mal, ce qu’il faut bien penser et surtout pas mal penser. Jamais nous n’aurons été dans cette sorte de monologue médiatique où les intervenants se succèdent pour appuyer la même idée avec le dogmatisme ou le petit doute nécessaire pour faire croire que vous êtes trop con pour ne pas avoir atteint leur haut niveau de conscience. Certains imaginaient un totalitarisme violent et autoritaire. Nous en avons un qui est à la fois condescendant et vicieux. De ce refrain constant du « ils sont trop cons pour comprendre ce qui est bon pour eux ».

L’irrévérence est pourtant le seul recours dans un monde où les règles sont écrites non pas pour rendre le jeu équitable mais bien truqué. Je pense à tous ces jeunes qui sont suffisamment intelligents, malgré le réel processus de médiocratisation, pour comprendre l’escroquerie. La vénération volontaire, travaillée, exigée, par nos élites, est maintenant à défier pour oser imaginer notre propre société autrement.

Un premier pas avant de rêver, peut-être, le reste du monde. Qui sera bien meilleur que ce qu’il nous est donné de constater à l’heure d’aujourd’hui, malgré les ébahissements des orateurs qui interprètent toujours tout comme si nous étions dans une sorte d’apogée civilisationnelle, là où il n’y a que décadence et corruption.

En passant…

Très longtemps que je ne suis pas venu ici pour poster un article, mais le boulot m’accapare, mon grand projet qui prend forme petit à petit en me demandant toute mon énergie et tous mes efforts. Mais au vu des événements, il faut écrire pour témoigner. Même si ce blog n’est que mon journal intime à ciel ouvert, en résumé juste un espace personnel pour défouler, un peu, ma passion pour l’écriture, c’est important à l’heure actuelle de signifier sa position par rapport à l’orientation d’un monde qui part dans une très mauvaise direction.

J’adore les mots, j’adore le langage, je suis philologue au sens étymologique du terme. Très jeune, on a remarqué cette facilité que certains qualifient de don et qui n’est à mon sens qu’une expression d’une certaine sensibilité. Quand j’étais enfant, les mots sonnaient comme des notes de musique et longtemps, j’ai écrit en composant plus qu’en réfléchissant. Je suis très sensible à la poésie et je peux être véritablement ému à la lecture ou à l’écoute d’un beau texte. Il y avait pour moi une forme d’harmonie dans l’écriture qui longtemps, fut ma boussole. Puis avec le temps est venu la quête du sens. Soif de culture avant tout, car je venais d’un milieu humble malgré des parents d’une rare intelligence et d’une certaine finesse. Je ne suis pas l’expression de mon habitus, je suis pour le coup, et j’écris ça avec énormément d’humour et de dérision, le parfait français. Actuellement, c’est compliqué d’écrire ou de dire ça, car dans cette époque trouble de repli sur soi, de haine et de rancoeur pour cet autrui qui nous prend tout, dans cette hystérie qui raconte une réalité où les espaces sont menacés en permanence d’une perfide invasion… être français sonne comme une déclaration de guerre.

Paradoxe étrange de ce pays tellement enivré de lui-même, de l’image qu’il se fait de lui, de cette idée fixe qui compose l’essentiel du discours patriotique. Le pays des Lumières, le pays des droits de l’homme, le pays de la Liberté. Et aussi de tout son inverse, des pires exactions, des pires corruptions. J’ai eu l’immense chance d’avoir deux grand-pères formidables, les deux militaires, qui ont été du bon coté en 39/45. Du coté maternelle, il crapahutait aux cotés du Général Leclerc, et il a débarqué à Paris à l’issue de cette odyssée. L’autre a reçu, deux mois avant sa mort il y a 5 ans , son euthanasie pour être précis, la légion d’honneur pour acte de bravoure (dynamitage de voies ferrées dans la Résistance). Je me rappelle mon grand-père paternel avec qui j’avais un rapport particulier, un rapport fort, car nos caractères avaient l’évidence la même hardiesse… ce que je comprends, à présent, avec le temps. A peine avait-il reçu cette médaille, rentré chez lui, vautré dans son fauteuil, affaibli et parfois hagard, qu’il me regarde et me demande si « effectivement, c’était important » ? Je l’ai regardé et j’ai répondu du fond de mon coeur, le plus sincèrement que ma propre pudeur le permettait : « bien sûr que c’est important ».

Je ne parlais pas de la médaille ; je parlais de l’acte. Je parlais de ce qu’il avait fait pour la mériter, après tant d’années passées en n’ayant jamais mis à profit cette héroïsme véritable, là où d’autres avaient fait des carrières opportunistes. Mes grand-pères étaient français, chacun à leur manière. Français comme l’explique si bien Romain Gary dans les cerfs-volants, avec cet officier allemand qui trouve la mort après l’attentat raté contre Hitler. Français comme l’ont rêvé nos plus grands écrivains. Je ne suis pas fier des faits de guerre, je ne suis pas fier d’une histoire conçue comme un artefact à destination d’un ego sans cesse boursouflé. Si je ne peux pas croire les récits d’un passé sans cesse recomposé et toujours davantage héroïsé (voire érotisé vu les passions que certaines légendes suscitent), jusqu’au déni d’une réalité pourtant récente (la collaboration), je peux me fier à la plume de Victor Hugo, de ces fameuses Lumières, de ceux qui au fil du temps ont témoigné d’une sagesse et d’une grandeur, qui sont, elles, véritables.

Je me sens français quand je lis l’Aigle du casque et sa justice immanente. Je me sens français quand je lis Camus… je me rappelle mon émotion, à 18 ans, quand j’ai lu la Chute, récit frénétique jusqu’à la fin, jusqu’à la chute, nous renvoyant tous à l’hypocrisie de nos postures, à la damnation de nos acquis. Je me sens français quand j’entends les citations de tant d’artistes qui font notre grandeur. Je me sens français quand je pense à Saint Louis qui lui, en vrai monarque, allait en aide aux plus défavorisés. Je me sens français, quand j’entends la Marseillaise, car je vibre d’émotion en imaginant ces gens révoltés. C’est ça mon ADN de français, ce n’est pas du chauvinisme aveugle mais bien la fierté d’un héritage d’humanisme et de grandeur.

Je me sens français quand je me rappelle ce qu’il y a, dans ce mot, « France ». Je suis parfois tristement sidéré, quand je pose la question à mes compatriotes, qu’ils n’entendent plus le son qui pourtant, moi, me frappe. France comme free, France comme Franck… une racine commune qui infuse dans tous ces mots la notion de liberté.

Etre français, pour moi, c’est refuser la tyrannie. C’est refuser d’oublier les idées et les idéaux qui sont inscrits, beauté sublime, dans notre constitution. C’est voir aussi le mal, sans louvoyer, comme l’aigle du casque qui écœuré par la méchanceté, la vilainie de Tiphaine, prend soudainement vie. Etre français c’est trois mots qu’on oublie à l’heure d’aujourd’hui. Trois mots qui ont la force et la puissance, qui sont la plus parfaite des trinités : Liberté, Egalité, Fraternité. Tout est là, il n’y a rien à gloser ou à dire de plus. Juste à s’interroger si cette simple loi, celle qui domine toutes les autres, est respectée. Etre français, ce n’est pas dresser une cocarde vidée de toute sa substance pour semer la haine, la discorde et l’injustice. Etre français ce n’est pas prétendre défendre une république fantôme, une république fantoche, qui oublie que sa seule raison d’être est de servir, et non asservir, son peuple.

Alors oui, je suis le parfait français, en cela que j’aurai toujours en horreur l’autoritarisme, le totalitarisme, et surtout, l’injustice. Je suis profondément atterré par le niveau des débats en politique, par la décadence et l’impéritie de la scène politique. Je constate la profonde division de notre peuple qui se déchire au gré de toutes les manipulations, les provocations, les intimidations de ceux qui détiennent le pouvoir et entendent bien le garder. Je suis si profondément déçu que le réflexe soit encore de s’en prendre, si lâchement, aux minorités les plus silencieuses et les plus vulnérables. C’est si facile, c’est si minable, c’est tellement pratique, également.

Je suis le parfait français et je suis donc profondément imparfait car j’ai conscience de n’être rien, et j’en suis pour le coup très fier… car c’est une preuve d’intelligence. Mais à notre époque cynique où l’amoralité est un consensus, il vaut mieux lire Machiavel que Blaise Pascal. Pourtant, je vais citer ce grand français car c’est dans son humanisme que moi, personnellement, je me retrouve… et que je veux demeurer malgré le bruit des bottes et la menace de la trique :

L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.

Blaise Pascal, Pensées, fragment 347