Mon titre fait référence à une analogie du très inspiré Pierre-Yves Rougeyron qui commentait le climat actuel dans notre beau pays. Nous sortons d’un état de jouissance pour entrer dans la phase de l’intense gueule de bois, et ça va faire de plus en plus mal. Dans les médias, une ambiance apocalyptique et doucement anxiogène est savamment entretenue… Les canicules, les feux de forêt, le débat sur la clim et la difficulté de partir en vacances auront ainsi rythmé cet été pour le moins morose. Ah, j’oubliais le foot, vu que je m’en suis toujours tapé, mais même ça n’a pas réussi à enflammer les foules au-delà de la gesticulation habituelle autour du business juteux du ballon rond.
Dans les médias alternatifs, ça annonce toujours la fin de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, mais ils ne semblent pas comprendre (ou alors ils jouent leur rôle) que tout ça n’étant que fiction, ça ne finira que lorsque le narrateur le voudra bien. Alors oui, le matériel va, logiquement, sonner le glas des apparences, mais nous sommes dans un monde tellement intriqué, tellement lié par des tractations complexes, que les interdépendances protègeront toujours des grandes révolutions locales tellement attendues. Ceux qui fantasment en permanence sur la future grande guerre entre la Chine et les ricains ne comprennent pas qu’elle est déjà là cette guerre. Cet infantilisme coupable de ne réserver le concept de guerre qu’aux armes et aux explosifs devrait s’achever un jour prochain, quand les jouisseurs finiront par sortir de la torpeur de la lotophagie, contemplant ce qui restera. Déjà, ça fait mal, et je me rappelle notamment, il y a quelques années, le délabrement de la petite gare où je vivais alors. C’était presque invisible, mais à mes yeux il y avait là un signe fort, un signe révélateur, d’un écroulement inéluctable, en cours. Les gares, notamment les petites de province, sont les marqueurs de la vie véritable d’un territoire. Leur déchéance symbolise cette dynamique de centralisation et de concentration de la richesse, au dépens des barbares de la province. Ce que beaucoup désignent comme une fin de règne, démontrant que nous n’avons pas eu un président mais bien un monarque à la c…, c’est bien cette conscience d’un pouvoir qui fut à la fois spoliateur et perfide.
La période à venir est en cela fascinante. Un peuple détruit, décomposé, en tant qu’entité homogène, qui n’est pas prêt de se rebeller. Les français sont devenus un agrégats d’intérêts particuliers ; cette petite compétition au plus débile, à celui qui chopera la plus grosse carotte, voit ici sa parfaite résolution. Le chacun pour soi encouragé sur la haine latente de cet autre que tout un système encourage à mépriser. De la responsabilité d’un corps scolaire qui habitue les imbéciles à se hiérarchiser les uns les autres, avec l’idéologie de l’intelligence comme signe majeur d’élection. Je suis à présent immunisé de ce mal, car très fier de ma grande bêtise, ou conscient que tout ça n’est qu’une facétie, une vanité, je ne jouerai plus à ce combat de coqs.
Hier, c’était le triste anniversaire du décès de ma mère, enfin, j’écris « triste », mais comme je le précisais à ma fille, j’estime que la mort est une libération de cette folie qu’est devenue l’existence humaine au sein de sociétés mortifères et malfaisantes. Ne vous y trompez pas, je ne témoigne pas ici d’un état dépressif, bien au contraire, j’ai conscience de trop de choses belles et riches à vivre, chaque jour, chaque seconde, et je ressens une forme de gratitude pour ce que j’ai vécu et ce que je vais être amené à vivre… mais j’ai de plus en plus l’impression d’avoir été projeté dans une asile de fous, tel le personnage de Jack Nicholson dans Vol au dessus d’un nid de coucous, de Milos Forman. A vrai dire, c’est un mix entre l’asile de fous et l’apocalypse des morts-vivants. J’ai toujours trouvé les autres gris et lents, et je constate que l’âge ne m’apporte pas ce relâchement, cette mollesse, qui me semblent la manifestation d’une certaine sérénité. Ou au moins d’une torpeur apaisante, tranquille. Je suis un homme sans cesse agité, cette énergie qui m’anime est toujours aussi puissante, aussi tyrannique aussi. Je ne sais pas si je dois m’en réjouir ou m’en désespérer.
J’ai à présent le sentiment qu’il n’y a rien à faire pour changer quoi que ce soit. J’ai tellement laissé périr en moi toute forme d’illusion, j’ai tellement conscience de l’escroquerie globale, qui n’est pas que nationale, mais bien systémique, mondiale, envisageant l’espèce humaine dans son entièreté comme un vaste système, les nations et les cultures n’étant qu’une illusion, qu’il n ‘y a rien à quoi je peux me raccrocher pour vivre sans considérer toutes ces chimères/choses (qu’on nous propose, comme le chantait Souchon) pour ce qu’elles sont. Je sais qu’il n’est pas possible d’être rien d’autre qu’un pion, un esclave, un imbécile heureux ou malheureux. Une personne, un individu, un quidam, l’autre, l’ombre, la silhouette… un personnage.
Nous ne sommes que des machines folles se perdant dans des labyrinthes de sens avec une ivresse coupable. Tant de croyances démentes, tant de certitudes perfides, tant d’idoles trompeuses et manipulatoires, que pour prétendre à n’être rien d’autre qu’un illuminé s’imaginant raisonnable, il faut à la fois de la motivation, de l’insouciance, de l’ingénuité, une petite louche de candeur… et une grosse couche d’espérance, que je n’ai plus.
La difficulté va être à présent de singer la participation plus ou moins tacite, plus ou moins volontaire, plus ou moins enthousiaste, à la grosse course à l’échalotte de nos sociétés délétères. Les petits rêves des autres, leurs minables ambitions matérielles sacrées comme accomplissement ultime justifiant toutes les perditions, toutes les compromissions, toute la petitesse et la malfaisance tranquille qu’elles obligent, sont pour moi choses horripilantes. Le désespoir des exclus, la résignation des impuissants m’énervent certainement autant… Pris entre ces deux extrêmes, entre l’oppresseur et l’oppressé, j’ai juste envie de tirer ce qui reste de ma peine en veillant à ma salubrité mentale. La part de moi qui s’entêtait, s’acharnait, à vouloir trouver du sens commence à ne plus croire en rien, ce qui semble nihiliste alors qu’au contraire, c’est profondément libérateur. S’émanciper de ce carcan du mental, se soustraire de la chappe de plomb d’un système qui par essence est esclavagiste et castrateur, pour sa saine perpétuation, est une grande et belle mission.
Pas sûr d’y arriver, mais il y a quelque chose de stimulant et d’excitant à l’idée de vivre ainsi, conscient d’être bien en milieu hostile sans pouvoir attendre de son contemporain autre chose que la dégurgitation de vieilles idées rances et moisies. Entre les psittacistes et les débiles extravertis, je me dis que le silence est la solution… moi qui adorais m’entendre parler, je vais finir par me murer dans un profond silence car j’avoue que j’en arrive même à ne plus supporter les archétypes langagiers de mon personnage si savamment conçu.
Je crois qu’il y a là ma pierre d’achoppement. Je me détache de moi-même comme si j’étais allé au bout de quelque chose, comme si la partie de jeu de rôle ne m’intéressait plus. Je me dis que tout ça doit sonner comme une forme de dépression, en cours ou à venir, mais en réalité c’est la manifestation d’une certaine forme de clairvoyance, très jouissive à vivre. Je vis des moments de bonheur intense quand je m’oublie totalement, et je ne reviens à moi que pour écrire, par exemple, ce type de billet, histoire de me dire que le rôle avait tout de même un peu de saveur. Je n’arriverai jamais à rien qu’à ce moment du départ, la si crainte mort, avec la volonté d’avoir vécu intensément chaque seconde, d’avoir sacré l’éphémère avec hargne et enthousiasme.
Il y a peu, un illuminé, un vrai, un religieux, m’a décrit comme « à la recherche de la vérité ». C’est faux, sauf dans la dimension grecque, ancienne, de la Vérité, l’Aletheia, qui signifie étymologiquement « sans oubli ». Dans ce monde de semblances, où la moindre illusion peut prendre corps du moment qu’on l’alimente un peu, il n’est pas possible de trouver ce graal. Nous ne sommes que des imposteurs volontaires, qui finissons par croire un peu trop au rôle que nous nous sommes donnés. Nous nous perdons en nous-mêmes, une chute sans fin, en ne pensant plus à regarder l’infini du ciel qui nous rappelle que nous ne sommes pas vraiment là. Juste un instant, juste le temps d’une vie.
