Des machines hallucinées

Je ne m’arrête jamais de célébrer mes morts. Là, je viens, car ce jour et celui d’hier sont les anniversaires de mes défunts parents, à qui je pense bien sûr mais qui restent aussi l’objet de mon intériorisation sans fin. Objet et sujet, car le cas de mes parents me fascine par la symbolique de leur couple.

Tous deux du signe de la Balance (comme ma nièce par ailleurs – qui incarne tout à fait la cérébralité qui symbolise ce signe d’air), avec pour tous deux la lettre G, la lettre alchimique par excellence, comme capitale de leur prénom. Sur les photos de mon enfance, que je compulse trop rarement (je n’aime pas me plonger dans le passé), ma nature solaire et terrienne apparaît sensiblement sur l’image. Étrange conscience ou lucidité tardive, ce que j’interprétais pour de la pâleur me semble maintenant de la lumière. En émissaires de la Balance, mes parents semblent plus éthérés, comme en retrait. Mais mon bonheur d’enfant s’y voit, et ce bonheur ils en étaient la source.

Sur les photos, majoritairement, je ris, car ma nature est joyeuse, même si ce blog pourrait faire croire qu’en bon minotaure (cf. mon précédent billet) j’erre dans mon labyrinthe constamment voire assidûment. Mes parents sont toujours en pose (en pause ?), pris en flagrant délit de constante réserve, alors que dès lors je ne songeais qu’à être, qu’à vivre, pas encore concerné (consterné plutôt ?) par le risible devoir de postérité qui semble préoccuper tous les narcisses des écrans digitaux. Il est vrai qu’alors le spectacle de l’intimité se réservait au petit cercle familial, voire à des invités extra-cellulaires qui avait un intérêt légitime à constater le bonheur de leur aimable descendance. Les photos renvoyaient à ce présent oublié qui n’intéresse que ceux qui l’ont vécu, ce n’était pas encore des mises en scène visant à alimenter les tristes fictions d’un monde au matérialisme creux. Une douce fantasmagorie mélancolique.

De mes parents, j’ai conservé le souvenir du calme, de la quiétude que je vivais à leurs cotés. Pas tant qu’ils étaient toujours des combattants de la tempérance, car ils avaient leurs humeurs, surtout maman, mais vraiment je savourais chaque instant en leur compagnie comme la vie dans un sanctuaire sacré. Pauvres parents, eux avaient du mal avec ma nature hyperactive, passionnée, par trop romantique.

Je faisais peur à mon père, souvenir un peu cruel qui m’a blessé dès lors que ma mère me l’a avoué. Mon admirable, mon exceptionnel papa.

Je songeais ce matin, avant de m’y mettre (et avant que je décide de retarder la mise au boulot pour cet exercice de mémoire) à l’image qui me reste de mon père, celle qui domine toutes les autres et qui est, à mes yeux de fils, la vérité de celui qui a initié ma venue ici bas.

J’ai 5 ou 6 ans, c’est le soir, je joue dehors, devant le sinistre bâtiment blanc que mes yeux d’enfants voyaient comme une chouette maison sans en mesurer la réelle misère. Et mon père surgit à l’horizon, à pied. Il vient de la gare, il bosse à Paris, et il part tôt et revient tard. Mon père est un homme robuste, fort, il était le meilleur en sport à l’école militaire, les bulletins que ma mère m’a montré le prouve indéniablement. À l’époque, c’est lui qui me fait un peu peur… Ses cheveux noirs, ses yeux bleus, son visage gallo-romain, cette belle stature et surtout ce corps puissant qu’il m’a légué à l’adolescence sans le moindre effort de ma part pour le mériter (je suis devenu sportif sur le tard)… Il m’impressionnait à cet âge où l’univers se découvre à l’enfant qui mesure alors toute sa petitesse par rapport à ce qui l’entoure.

Mon père est mutique, il parle peu, sa voix est douce, petit détail qui m’a incité, adolescent, à tempérer la mienne. Il faut dire que contrairement à mon père, j’aime parler, j’adore exprimer cette énergie, encore maintenant, sans vraiment trouver interlocuteur qui puisse encaisser un tel débit de sens et de sons. Lui, c’était un taiseux, jusqu’à la caricature. À présent, je comprends toute la souffrance qui se dissimule derrière ce silence, mais l’alchimie de la vie a fait, à défaut d’éducation, qu’il ne m’a appris qu’à singer celui que j’admirais tant. Je prenais cet aspect minéral pour de la force, j’ai donc veillé à l’acquérir, en étant celui que je suis à présent, également jusqu’à la caricature (en même temps, je suis taureau en natif, j’y étais donc encouragé). Je n’ai pas vu alors l’enfant blessé et abandonné qu’était mon père, je n’avais pas la sagesse pour ce faire. Si je devais faire preuve de lucidité, j’ai confondu la force avec la vaillance, et à vrai dire, la seconde est bien plus glorieuse que la première.

J’ai un vieux dessin de mon père en train de dormir. J’ai fait un collage à coté de l’esquisse du corps affalé et inconscient, avec plein de photos découpées dans les magazines que je lisais alors (je crois déjà avoir abordé l’anecdote ici – je devrais retrouver ce dessin, je crois l’avoir toujours en ma possession). L’homme me fascinait, cette capacité à céder ainsi au sommeil, à l’épuisement, en sombrant bel et bien dans quel obscur songe méridien, laissant d’un coup ce vaste monde sans l’intervention de sa douce présence, écroulé, dévasté, sur son canapé. Quand ma mère m’a révélé des parts de son enfance, son départ et sa vie chez les paysans, puis directement chez les enfants de troupe, je me suis rendu compte qu’il n’avait pas vraiment eu d’enfance, du moins pas celle qu’on me faisait vivre alors (et qui n’était pas dégueu – j’ai eu une enfance dorée, selon mes valeurs complexes). J’ai compris que mon père était certainement resté cet enfant car les fameux rites de passage n’avaient pas accompli leur sain office. Que sous cette peau d’homme survivait encore un enfant qui avait trouvé ici sa meilleure armure.

Si vous voulez connaître quelqu’un, posez lui les questions sur son enfance, car souvent l’adulte n’est que le résultat des béances ou des blessures qu’il y aura connu alors. Mon père avait ce vide immense qu’une vie plus qu’accomplie et il faut le dire, vertueuse (si on excepte le fait qu’il ait œuvré pour la grande distribution et une banque – toujours en gardant, ça le sauve à mes yeux, une vision très prosaïque mais du coup très noble, de l’argent, le condamnant à un enrichissement modéré) n’a jamais réussi à combler. Il avait ainsi quelques regrets à la fin de sa vie, surtout de n’avoir pas été plus audacieux. Il ne mesurait pas les méandres qu’il avait connu, il n’avait pas compris qu’il avait audacieusement profité des quelques passerelles que justement une nature vaillante pouvait encore trouver et exploiter. Le succès professionnel et social de mon père était vraiment le sien, c’est aussi pour ça que je l’admire encore, là où d’autres en sont à minorer les conditions réelles des exploits familiaux. Il n’a pas compris que le monde avait changé, ou du moins, il sentait que son heure était passée et il l’a accepté, non sans amertume. La frustration de savourer les résultats de la promesse en sentant qu’à l’arrivée tout n’était que farce.

Je comprends l’objet de sa rancœur, mais il ne voyait pas non plus tout le bien qu’il a toujours fait autour de lui… lorsqu’il est mort, je ne me suis pas fait de souci pour lui, car comme pour maman, je crois que la suite se conditionne des actes de cette vie. Et j’ai fierté de dire que mes parents étaient des gens réellement bienveillants, animés de la volonté de faire et agir bien. Je suis personnellement trop lucide pour ignorer ceux qui ont profité de cette générosité, ce qui m’a rendu bien plus méfiant et cynique. Un réalisme qui à grisé le bleu de mes yeux qui ne sont résolument pas aussi doux que ceux de mon père. Il faut dire que j’ai payé cher les rares fois où j’ai cru qu’il était possible de changer une âme perdue.

Aujourd’hui, le 12 octobre, on fêtait maman, mais elle aimait à préciser qu’autant c’était le 13, pour d’obscures raisons dont je n’ai jamais eu l’éclaircissement car trop occupé à vivre mon égotisme pour m’intéresser à sa vie à elle. Je l’aimais ma mère, mais sans éprouver le besoin de la comprendre ou la connaître. Je l’aimais, je l’aimerai toujours, c’était ma mère, celle qui, dès qu’elle me voyait, me gratifiait d’un sourire doux et de ce petit plissement d’yeux qui m’évoque à présent celui des chats. D’ailleurs, elle m’appelait son petit chat, et j’aimais ça. Maman, c’était maman ; c’était elle, c’était tout, et c’était tout ce que j’avais à savoir et à comprendre. Plus qu’une histoire d’amour, maman c’était l’éternité incarnée de cette énergie – je n’avais qu’une idée, me nourrir de cette joie, sans calculs ni complexes.

Quand ma mère est morte, j’ai ressenti un vide gigantesque, celui qu’on ressent quand un soleil s’éteint et que toute une galaxie se voit plonger dans le noir, pour toujours, ou presque. J’étais à présent une planète vagabonde, je savais que je ne retrouverai plus jamais cette présence sublime et cet amour parfait car généreux, désintéressé, ou si peu. Plus jamais je n’entendrais la voix si particulière, ce timbre grave, qui laissait poindre pour l’oreille attentive la noblesse de cœur qui était la sienne. Pas cette noblesse affectée des vertueux de chapelle, non, celle de ceux qui sont habités par la déesse cachée, celle qui s’est révélée à moi avec le temps. J’aurais aimé parler d’elle avec ma mère, lui dire tout ce que j’avais compris, ou du moins tout ce que la machine hallucinée que je suis croit avoir compris. Entre fous, nous aurions trouvé cet asile en commun, je l’aurais enfin rejointe, je serai sorti de la confortable mais si ingrate périphérie pour enfin lui montrer que je la voyais enfin, je la voyais vraiment.

Mais elle est partie très tôt, trop tôt, et me vient ces derniers mots à mon intention, alors que j’arrive dans sa chambre d’hôpital, déesse que j’abhorre ce lieu, et qu’elle me demande, avant qu’elle ne sombre dans une inconscience dont elle ne sortira jamais : « alors, comment me trouves-tu ? ».

Il me reste de cette triste période le sentiment d’avoir essayé de faire au mieux, et un petit fait de gloire. Ce fait de gloire, c’est quand ma sœur me rappelle une anecdote du passé à propos du caractère de ma mère, et moi qui lui répond sans hésitation ce que j’estime, qu’elle a été la meilleure des mères et que personnellement je sais que c’est moi qui était (déjà) trop compliqué. Et là, ma mère inanimée, qui ne fait plus un bruit, qui ne prononce plus un mot depuis deux semaines, qui émet un son, comme un cri étouffé, prise au piège comme elle l’est dans les affres de la médecine « palliative ». Elle était là, avec nous, bien consciente, malgré l’apathie apparente… Qu’elle surprenne mes mots à ce moment là, qu’elle sache que son fils l’aimait et pensait d’elle, m’apporte encore une certaine joie, car étant peu capable de signifier mes sentiments, je n’avais jamais eu l’occasion de le dire à maman. Chez nous, chez mes parents, on ne se disait jamais « je t’aime ». C’est une affirmation qui n’avait jamais lieu d’être car il n’y avait jamais de quoi en nourrir le moindre doute.

Il me vient aussi, en terme d’exploit d’amour, de belle aristée, de lui avoir tenu la main, la veille de son décès, toute la nuit, sans jamais la lâcher. Je suis un homme de volonté et le sommeil ne pouvait briser la promesse que je lui avais faite… celle d’être à mon tour assidu à son chevet comme elle l’avait toujours été au mien. Je ne suis pas un homme qu’on console, je n’en ai jamais eu le besoin. J’étais habitué à venir près de ma mère et à juste m’y ressourcer. Comme elle l’a dit un jour à mon ex épouse, « Régis garde tout à l’intérieur de lui ». Disons que je sais pleurer seul et en silence. La présence de mes parents, dans mes moments de peine, me suffisait toujours à trouver consolation.

Ma mère ne pouvait pas mourir le jour de la fête de la Vierge, sa déesse, bien avant le Christ même, et je ne savais pas alors que c’était aussi la mienne. Je commençais à peine ma véritable route, je percevais à peine alors les contours de ma propre théodicée. Elle est partie, le lendemain, en début de soirée, après notre derrière nuit à ses côtés (car ma sœur était là, et je témoigne qu’elle l’est restée, contrairement à moi, les deux semaines de son agonie – grâce lui soit rendue). Et j’ai été soulagée de son départ car j’avais quand même compris que c’était l’heure et le jour, qu’il fallait qu’elle parte car c’était de l’égoïsme de la retenir parmi nous. Quelques minutes avant sa mort, j’avais mis le temps des cerises interprété magnifiquement par Nana Mouskouri, une chanteuse qu’elle adorait. Je voulais lui dire, sans pouvoir le faire, sans avoir les mots ou la croyance pour m’y aider, que je savais que tout cela n’était qu’un cycle, et qu’il y aurait un renouveau, un nouveau printemps, encore des oiseaux comme celui qui vient chanter devant ma fenêtre alors que j’écris ces mots. Je me rappelle lui avoir dit « qu’il était temps de croire en tout ce quoi elle avait cru toute sa vie ».

De ces deux parents, je témoigne ce jour, pour fêter l’anniversaire comme il se doit, que j’ai conscience d’avoir vécu avec deux personnes exceptionnelles qui ont fait l’homme que je suis, celui qui transparaît un peu derrière cette fastidieuse mais toujours facétieuse écriture. Je porte et je suis leur héritage, comme pour mes grands-parents, je suis la mémoire de ce qu’ils furent pour le meilleur de ce qu’ils ont fait. Des parents, des modèles, imparfaits et en cela tellement parfaits. Quelle joie, quel bonheur, d’avoir vécu à leurs cotés, d’avoir profité de leur belle nature, Alors qu’il est à la mode de piailler sur nos petites misères, je veux ici dire, ce que j’ai par ailleurs dit à ma mère juste après son dernier souffle : « j’aurais bien voulu que tu sois là un jour de plus ».