L’Odyssée de Nolan, Alone in a sea

Ceux qui me connaissent, peu à vrai dire, savent ma passion, le mot est très faible, pour la mythologie grecque. J’ai compris assez récemment que cette passion est d’ordre existentielle, karmique pour ainsi dire. C’est un monde que j’ai connu, c’est une pensée, une manière de pensée qui est revenue, qui s’est imposée tranquillement avec le temps, que j’ai d’abord laissée m’infuser avant de m’y plonger avec le dessein d’y aller des abysses aux abîmes. Etrangement, mon corps, même à mon âge de maturité, reste grec, et la nature, cette farceuse, m’a lotie d’un pied, le droit, parfaitement et clairement grec (ou alors mon pied fait un orteil d’honneur, au choix).

Avec le temps j’ai appris qui était ma déesse, ou mon ange gardien selon le nom qu’on veut donner à cet être supérieur dont nous ne sommes qu’une petite étincelle pétillante, j’ai compris certains choix, certaines inclinations, certaines positions, et si vous êtes un peu sagace en lisant ces lignes et que vous aussi votre mémoire vous démange, vous comprendrez de quoi je parle. Je continue de dire et de penser que les mots nous révèlent, la manière de dire, de parler, de signifier, nous montre comme nous sommes. Je suis un homme verbeux et complexe car il y a toujours eu en moi quelque chose qui me dépasse et me submerge, que j’ai toujours accueilli avec joie et reconnaissance, une énergie, une passion, une exaltation, une exultation que mon verbe clarifie et expose. En conclusion de cette petite incise facétieuse et truculente, comme à mon habitude, je préciserai que j’ai compris ou du moins j’admets la possibilité d’avoir été davantage phénicien que grec. Car il me reste à déchiffrer une énigme qui m’a été donné par des moyens occultes et dont le sens profond m’échappe encore. Une phrase aux consonnances orientales, presque arabisantes, qui ne correspond pas à un langage connu, ou du moins que j’ai pu reconnaître.

Donc, quand je vais voir l’Odyssée de Nolan, j’y vais avec ferveur et calme, enthousiaste à l’idée de voir les ombres d’un monde que je continue d’aimer et appréhendant les déformations, les défigurations notamment idéologiques que tout cinéma hollywoodien commet en permanence. Dans le domaine des arts, à chaque époque, à chaque société, la mythologie a servi de cosplay pathétique pour ne parler que de soi et surtout se mettre en scène ou mettre en scène des mythes pour célébrer les conventions d’un présent de jouissance matériel et bien éphémère. Petite pensée à la naissance de Vénus de Cabanel que vous pourrez découvrir dans le sublime musée d’Orsay, qui me fera toujours sourire avec sa nymphe alanguie sur sa vague en rouleau, comme on s’allonge sur un canapé, escortée par son petit aéropage d’angelots musiciens – s’il y a bien un boulot à faire, c’est sortir Aphrodite, la déesse sublime, de ce carcan niaiseux où l’on rangé une armée de libidineux limitant l’amour à un corps nu de femme

Et si on échappe pas, film ricain, film friqué, film à moyens, film pompier par excellence à la petite dimension tic et toc, bling bling, du genre, le constat ne peut être que laudateur. J’ai adoré le film, et pour tout dire la seule faute de goût, à mon sens, est la musique finale, celle du générique de fin, véritablement abominable (incompréhensible en soi – à se demander si un producteur n’a pas imposé ce délire). Enfin, tout est affaire de goût, je me devais d’indiquer la seule véritable dissonance que j’ai ressentie lors de mon expérience.

Je pourrais commettre une analyse alambiquée, précise et bavarde, mais en ce moment j’aime aller à l’essentiel. J’adore le personnage d’Ulysse/Odysseus pour tant de raisons qu’il me serait fastidieux de les énumérer. J’ai par ailleurs réalisé une peinture abstraite, la seule de mon existence, à l’âge de 23 ans, qui est l’illustration de l’Odyssée, ou du moins une de ses possibles illustrations dont je n’ai par ailleurs jamais vu la manifestation (mais dans le monde foisonnant des idées humaines, je me méfie de la prétention à l’exclusivité). Dans le cadre de mon travail actuel, j’ai créé il y a maintenant plus de 35 ans ma propre version d’Odysseus, que j’ai conservé plus ou moins dans les formes et le fond avec le temps.

Au moment de mon adolescence, quand je commence à lire et vraiment m’informer sur la mythologie grecque, je découvre à quel point Odysseus (on l’appellera comme ça car Ulysse est une latinisation et je déteste les « latins », ces vrais barbares voleurs et menteurs) est une fieffé salopard. Je venais d’Ulysse 31, avec son super Papa au sourire si doux (et sa voix magnifique, regretté Claude Giraud, un acteur dont je vous invite à redécouvrir la beauté magnétique dans la série des Rois Maudits) et donc subir violemment un retour de réalité, en découvrant les récits mythologiques originels, me fut très pénible alors (à présent vu que c’est mon quotidien, mon lot permanent, je suis maintenant plus qu’habitué). Comment ça, Ulysse, un salaud, un enfoiré de première ? Et les grecs l’adoraient, ils adulaient sa Métis, ce talent lui permettant de tromper, duper, trahir, mentir, pour toujours l’emporter ? Ce champion du Malin (et de la malice) serait la vérité de ce héros à la sagesse « athénienne » (ou athénéenne, au choix) ? Fort de cette vérité paradoxale, c’est toujours avec curiosité et un brin de défiance que j’aime à découvrir à quelle sauce mon cher Odysseus me sera servi, et pour le coup celle de Nolan, à défaut d’être irrévérencieuse, est d’une exquise saveur.

Le véritable protagoniste de l’Odyssée : le temps (oui j’ai osé un titre pour une fois – mais rien qu’une fois, faut pas déconner).

Enfin, la question du temps, celui qui a passé, celui qui a tout dévasté, blanchi, grisé, sali, meurtri, est posée et montrée. Oui, il y a 20 putains d’années entre le moment du départ pour Troie et le retour. 20 ans, ça fait des rides, ça fait du bide, ça fait de l’amertume amassée comme l’écume des vagues qui inlassablement caressent la plage inerte de l’esprit… Et j’ai adoré ce qu’en fait Nolan, non un constat de tristesse et de regrets, mais bien au contraire un moment de joie dans la chance qui est donné à deux êtres de vivre enfin un bonheur qu’ils ont toujours eu le talent de garder, de conserver, de protéger, alors que tout un monde les poussait à s’abandonner. D’ailleurs, la fin du film m’a évoqué une autre oeuvre/histoire que j’adore, celle du Comte de Monte Cristo. Notamment la vieille série de Denys de la Patelière, avec un Jacques Weber très jeune et émouvant d’une fragilité contenue – à l’évidence, la stature de son rôle l’ébranle parfois, ce qui rend sa prestation encore plus magnifique. A la toute fin du récit de Dumas, le Comte redevenu Dantès (le damné) constate avec dépit mais lucidité que son histoire avec Mercedès s’est achevée, pour cause de la trahison, même justifiable, qui a marqué leur histoire. Et chacun s’en va de son coté, même si la providence fait que l’homme soit accompagné d’une douce et jeune compagne (sacré Dumas !) dont il accepte avec une noble désinvolture la compagnie (sacré Edmond !). Dans le film de Nolan, pas de résignation, pas d’abandon, pas de regret, un couple qui se retrouve car l’amour n’a que faire du temps et des erreurs. Rien que pour ça, j’aime ce film car il dit tout de ce qu’est le véritable amour. L’Odyssée de Nolan célèbre l’amour véritable et ça fait du bien dans une société où les gens se consomment à présent bien plus qu’ils ne savent aimer.

L’attente et la loyauté, ces choses désuètes.

Oui, le film de Nolan parle de l’attente, mais aussi de la loyauté, celle du coeur, tellement loin de ce renoncement, de cette facilité, de cette petitesse auxquels ce monde court-termiste nous invite en permanence à préférer. Odysseus et Pénélope se gardent, se préfèrent, et c’est un sacrifice qui devient une torture, qui devient un supplice, et Nolan montre en permanence à quel point c’est un combat, empli de doutes, empli d’angoisse, l’incertitude toujours planant comme un rapace affamé au-dessus de deux êtres qui se sont reconnus et qui luttent pour ne jamais laissé personne s’immiscer dans leur bonheur d’un couple parfait car parfaitement dans l’idée de se rester l’un à l’autre. Et je n’écrirai pas ici pourquoi tout cela me parle et m’enivre, mais je sais parfaitement de quoi il en retourne.

Mon verdict car j’ai dit que j’écrirai pas des tonnes et je doute d’en être capable…

Alors oui, les toujours aussi chiants intégristes du texte, qui par ailleurs n’ont pas compris à quel point l’Odyssée est un récit alchimique, symbolique, ésotérique, stéganographique, vont se faire un plaisir à énumérer les différences, les abandons, les trahisons, les concessions, avec le récit initial. Pas d’Eole, mais le choix de Nolan que je trouve personnellement formidable, aura bien été de laisser le monde divin dans l’enclos d’un ailleurs dont la présence est ressentie, crainte, espérée ou niée, sans sombrer ni dans le mysticisme ostentatoire ni dans l’agnosticisme facile. Les dieux sont des forces, des forgeurs ou des influenceurs de destin, mais c’est bien l’idée de dynameis, que j’adore, qui est au coeur du récit. Ils ne sont pas ou plus des tourmenteurs cruels mais bien des puissances qui sont là pour faire de l’épreuve des preuve, laissant l’être humain faire un choix d’être ou de surêtre. Odysseus est ici celui qui suscite la curiosité divine, car comme le révèle Tirésias au moment très réussi de la catabase, Odysseus est celui qui a vraiment le choix, qui saura vraiment en comprendre la réalité et la tragédie. C’est d’ailleurs magnifique ce qu’en fait Nolan et ses scénaristes, soit le choix du mensonge, de la manipulation, non par dessein égoïste et fallacieux, mais bien dans l’idée de sauver cet autre qui fera nécessairement le mauvais choix si tu lui donnes. Le passage de Charybde et Scylla et son antoscopie (pour sa résolution inverse – c’est un néologisme*) avec le troupeau d’Hélios, démontre justement la tristesse, l’échec, l’impuissance, qui est le lot d’un Odysseus qui est incapable de sauver ceux qu’il aime et dont il se sent responsable. Car Nolan rend son héros sublime en montrant le choix d’une intelligence qui au fur et à mesure est mise au service d’une noblesse de coeur et réduite à néant devant la réalité implacable du libre-arbitre de tous ces autres qui ont le seul tort de n’être que simplement humains.

Et l’air de rien, Nolan donne corps à une idée qui fait partie des miennes, celle de la théodicée ; en bref, notre vie est déjà écrite, et souvent les choix ne sont que des routes dont nous voyons les possibilités, non pour les choisir mais pour en mesurer les différences par l’expérience (l’important n’est pas l’étape en soi, mais la manière dont elle est vécue, appréhendée, ce qu’elle génère et ce qu’elle provoque en soi). Dans le film de Nolan, j’ai retrouvé la même notion que j’ai développée dans ma propre version, soit montrer que l’échec, l’épreuve, le combat, révèle la personne dans sa grandeur et l’aide à se dépouiller, à accomplir une pèlerinage (perte des peaux) intérieur qui à la fin mène au soi véritable (le Roi). J’ai trouvé émouvant et brillant le choix du scénario d’inclure le lotus, cette fleur amnésiphore (ne cherchez pas, c’est un néologisme greco-centré), dans le processus qui suit le naufrage final. Même si je regrette que soit éludé l’épisode avec les lotophages qui renvoie à notre propre société, à toutes celles qui finissent par s’oublier pour éviter de se voir et surtout pour ne pas voir le mal où elle se complait (et là apparaît la lourdeur de la thématique dans une intrigue déjà complexe), j’ai trouvé l’abus du lotus vu comme une sorte de soutien thérapeutique très pertinent voire insolent (vu l’abus de substances anxiolytiques dans nos démocraties pourtant si heureuses et abouties).

Allez, je pourrais m’exalter encore longtemps, mais je dirais laconiquement que le passage du Cyclope, de Polyphème pour le nommer est génial, évoque la toile de Goya avec son Saturne, Cronos dévoreur d’enfant, renvoie à des oeuvres comme celle d’Odile Redon, mêlant l’horreur et le burlesque, le monstrueux et le pathétique avec un immense talent. Le miracle de rendre émouvant ce géant meurtri et solitaire, qui tamise le passage de son troupeau avec délicatesse alors que quelques minutes avant il dévorait avec malice mais non sans candeur des soldats achéens. Qui sont les monstres, qui mange qui, qui agresse l’autre, dans ce passage rien n’est clair et ce refus du manichéisme facile est encore un point fort de l’intrigue.

Le passage avec les Lestrygons est cocasse, l’occasion d’illustrer la dénonciation de la guerre et des armes qui est en filigrane dans le film. Ce ne sont plus des géants lanceurs de rochers mais bien les avatars hypertrophiés, le reflet monstrueux de la propre armée d’Odysseus qui de prédateurs deviennent proies. Toute situation géopolitique actuelle faisant écho à cette thématique étant bien entendu purement fortuite.

Circé, Kirké dans mon coeur où elle trônera toujours avec puissance, est dépeinte comme une vieille sorcière désabusée et misanthrope, moment de « body horror » pour reprendre l’anglicisme qui désigne le cinéma de Cronenberg qui en aura été le mécène infatigable. J’avoue que même si je trouve le passage très réussi, parfait en soi, ma propre vision de la puissante sorcière, elles ne sont pas pléthores dans le monde mythologique grec, me fait un peu tiquer. Je dois avouer que j’ai été très marqué par la version de Lob et Pichard, dont ma propre version est un hommage clair. Entre dénonce ton porc et le sort des parents dans le Voyage de Chihiro, Nolan démontre toute sa virtuosité dans la narration d’histoire par l’image, une scénographie pour le coup irréprochable. Mais j’ai aimé la petite touche celte de l’ensemble – la Circé de Nolan fait un clin d’oeil appuyé à l’Europe du nord, que certains pensent origine réelle de l’Iliade. Circé devient une sorte de Morgane perdue dans le temps, à la fois fragile et perfide, à la fois redoutable et pathétique.

La catabase est un très grand moment, dans un passage elliptique du meilleur effet, très symbolique, très onirique, avec toujours une mise en scène et un cadrage irréprochable. J’en aurais des choses à dire sur ce sujet qui me passionne, et mon seul regret repose sur l’absence d’Achille, mais je conçois parfaitement que le danger dans lequel Nolan n’est pas tombé reposait justement dans la fidélité au matériau, si riche, si prodigue, qu’il est impossible d’en faire un bon film sans sombrer dans le feuilleton qui aurait davantage sa place dans un format plus domestique (l’amour de Nolan pour les plateformes depuis Tenet est bien connu).

Charybde et Scylla, rien à dire, le tourbillon est effroyable tout en restant dans une sobriété très réaliste, et le monstre est également assez discret, mort venant à la fois du ciel et de la terre. Le passage est à mes yeux parfait, car il est pour le coup l’histoire d’un passage, soit le simple choix d’une route, la conclusion d’un dilemme. Comme je l’ai dit avant, il renvoie à une situation homologue qui est consécutive, soit le séjour sur la plage où paissent les vaches d’Hélios. Moment de déterminisme terrible, quand Odysseus cette fois donne le choix et voit le pire se réaliser. La conclusion de l’odyssée maritime s’achevant véritablement quand les vents contraires s’apaisent le temps d’encourager l’équipage à reprendre la mer pour mieux le noyer. Tout est écrit, tout sera réalisé, le film met brillamment en scène le fatalisme qui est prégnant dans des mythes où les Parques tissaient l’existence des mortels qui naissaient en ce monde troublé.

Rapidement, reconnaître la maestria narrative de Nolan qui est connu pour sa capacité à destructurer (depuis Memento que j’ai récemment conseillé à mes barbares de gosses), à éclater le fil narratif pour concentrer les moments d’attention sur une émotion ou une intention précise. Avec un grand talent, Nolan fait le choix de montrer les mécanismes de l’oubli, puis de la loyauté, en faisant de la mémoire, la mère du moi, une clé précieuse pour retrouver sa route, retrouver le bonheur. Et là, superbe Charlize Théron qui incarne avec sa majesté naturelle une Calypso touchante et noble, qui par amour finit par relâcher son étreinte sur celui dont elle devine que le moment de la guérison est venue. Le film parle beaucoup d’amour véritable, et au lieu de faire de Calypso l’ultime perverse narcissique du coin, Nolan montre comment par amour il est possible de quitter l’autre quand on sait que son coeur bat ailleurs. A l’heure où souvent l’amour se confond avec la possession, le geste est beau même si Nolan ne montre pas les adieux certainement terribles qui en découlent.

Alors oui, il manque Nausicaa, tout n’est pas fidèle au récit originel, mais la proposition de Nolan est si intègre, si parfaite dans son propos, ses personnages sont si bien campés par des acteurs formidables comme Eliott Page, ou John Leguizamo (et la prestation géniale de son comédien dans la vf, Bernard Gabay ! – bon dieu, un timbre et une prosodie pareille ça fait du bien !), la conclusion est si jouissive, que j’en suis sorti et je demeure enthousiaste.

Car le plus important, le plus beau dans ce film, c’est bien le discours politique qui bien qu’en filigrane dit l’essentiel. Comment ne pas voir dans la conclusion d’Odysseus qui comprend la morale très nietzschéenne de la prise de Troie, soit qu’ils sont devenus le mal qu’ils craignent tant, qu’ils sont devenu l’horreur qu’ils invoquent en permanence pour justifier leurs traditions et la structuration même de leur société. Comment ne pas voir qu’Odysseus parle de la nation qui actuellement ne créent que cheval de troie sur cheval de troie pour piller et dévaster les sociétés et les cultures, par la guerre, la loi ou le commerce ?

Et n’oublions pas que Troie, Ilion, c’est la porte de l’Orient, son saccage, son pillage, son invasion, renvoie à tout ce qui se passe actuellement. Je sais que peu de commentateurs oseront faire le parallèle, mais oui, le film de Nolan est éminément politique, à la manière d’un Dantes et de son Enfer, les choses sont finalement clairement dites, et cette prise de position fait honneur au cinéaste – mais les artistes et le peuple ricains ne doivent jamais être tenus responsables des actes de leurs anax, pour reprendre un terme de l’histoire que je réalise actuellement.

L’Odyssée est certainement, indéniablement, le meilleur film de Nolan. C’est même certainement et pour longtemps le meilleur film sur l’Odyssée. J’ai adoré, et donc j’ai fait acte d’hommage et de célébration comme il se doit. C’est aussi la démonstration d’un esprit d’un autre temps qui s’impose à moi et qui me lie autant au temps présent qu’à celui révolu qui me manque tant.

Je vous ai déjà dit que le temps n’existe pas ?

(*) j’avais utilisé dans un premier temps « antonyme », mais comme trop souvent, ça m’a beaucoup travaillé car je n’aime pas utilisé un mot en abusant de son sens profond. Je voulais signifier « un sens contraire », hors le « nyme » d’antonyme renvoie à ὄνομα qui signifie « nom » – et c’est bien la désignation de la chose, non son sens dont on parle ici. Donc ma phrase ne voulait rien dire, et j’ai cherché (dans mon petit lexique personnel) un mot pour signifier cette inversion du « sens » (direction) que je voulais signifier… je suis donc parti de anto/anti (inverse) et de skopos (σκοπός) qui signifie, la direction, la voie (c’est d’ailleurs pour ça qu’on le retrouve souvent dans le corpus médical qui l’utilise pour décrire le chemin par lequel le processus a souvent lieu). A la fin ça donne « antoscopie », c’est du bricolage helléniste à la petite semaine mais j’aimais pas « inverse », « reflété », « contraire », à la fois trop simples et réducteurs. L’idée c’est bien de dire qu’il y a deux situations similaires (un choix, pour le coup une route à prendre à partir d’un même point de départ) qui ici, par l’usage de la vérité ou du mensonge, vont donner des résolutions résolument opposées bien que tout aussi fatales. En mentant, Odysseus sauve un temps son équipage, mais en lui disant la vérité, il le condamne. L’antoscopie c’est donc bien l’inverse du sens, en terme de chemin et pas de signification.

Je sais j’aime bien me prendre la tête. Et je ne pense pas que l’académie valide mais l’effort reste tout de même louable.

Claudia Cardinal et le Cheyenne

Bon… Je finis ce jour une grande étape dans mon travail, je m’arrête un instant avant de m’y remettre, et paf, je prends dans la ganache la mort de Claudia Cardinale…

J’ai un film favori, un film qui l’air de rien parle de moi, de qui je suis vraiment. Un film que j’ai vu, estimation à la louche, une quinzaine de fois… pour tout avouer, je l’ai revu il y a 3 semaines quand j’ai essayé de le faire découvrir à mon fils. Ce film, c’est « Il était une fois dans l’Ouest » de Sergio Leone, avec notamment Claudia Cardinale dans le rôle de Jill.

Je ne dirais pas pourquoi ce film est mon film, pourquoi il le reste depuis tout ce temps, sachant que je l’ai vu la première fois à l’âge de 13 ans, en étant un peu déçu par ailleurs… Déception coutumière quand, à force de te vanter quelque chose, ton attente ne peut qu’être déjouée par ce que tu découvres. De l’importance de ne pas nourrir d’attentes et de réaliser ses propres rêves ou ses propres désirs.

Mais à chaque fois que je revois le film, la première fois que le magnifique visage de Claudia Cardinale apparaît à l’écran, je suis toujours subjugué. Je suis un homme très étrange concernant les femmes car je les respecte profondément. Un respect qui les aura souvent beaucoup déçues, mais je suis un fils à maman, et maman était une femme hors du commun. Alors, sans rechercher ma mère chez les femmes qui ont partagé de près ou de loin ma vie, j’ai toujours ressenti un ineffable bonheur en présence de ce féminin sacré qu’incarnait si parfaitement ma maman. Un féminin sacré qui porte bien son nom et qui aura toujours suscité mon respect, une certaine distance, une attente aussi, peut-être, pour le coup. Je suis un homme de désir, je suis un homme à la masculinité très prononcée et paradoxalement très féminin par une sensibilité et une générosité qui auront souvent été des obstacles mais aussi une saine limite. C’est pour cette raison que je suis un homme loyal, c’est aussi pour ça que je n’aime jamais qu’une personne à la fois et qu’il n’est pas possible d’intégrer la tromperie dans mon mode de vie. Comme je l’ai répété à tant de femmes qui ont eu la volonté de me materner, j’ai déjà eu une mère et je n’ai jamais eu besoin d’une autre. Je rajoute souvent que c’est parce qu’elle était parfaite et qu’elle m’a donné tout ce qu’elle avait à me donner. Je souhaite à tout homme, et même à toute femme, d’être aimé ainsi par un parent car il peut ensuite vivre sa vie en ayant la capacité à donner, à son tour, ce qu’il a tant reçu. La conséquence étant qu’aimer sa mère, respecter la femme qu’elle était, t’oblige ensuite à respecter toutes celles que tu croises en ne la réduisant jamais à un obscur et parfois obsédant objet du désir.

Il était une fois dans l’Ouest, contrairement à un film comme The substance, est un film dont l’un des discours est foncièrement féministe. Il montre une femme qui se révèle être une prostituée qui se révèle un sacré bout de femme (comme le dit l’Harmonica en évoquant les propos admiratifs de Cheyenne) qui se révèle l’espoir dans un nouveau monde où les hommes rustres du passé n’ont plus leur place. Jill a survécu dans un monde d’hommes qui l’ont profanée, cherche la liberté, lutte contre son destin et la fatalité, en conservant malgré tout, avec un peu d’eau chaude et du savon, sa dignité. Finalement, deux de ces hommes vont l’aider et lui permettre de réaliser son rêve. Deux hommes vont vraiment l’aimer sans rien demander en retour, parce que c’est bien. Parce que c’est juste.

Je tombe ce jour sur une interview de Bruno Solo qui évoque, répondant à la question sur un souvenir cinématographique dont il aurait éprouvé l’érotisme intense, le moment durant lequel Jill et Cheyenne se retrouvent lorsqu’il vient visiter celle qu’il a prétendument rendue veuve. C’est déconcertant… J’aime bien Bruno Solo, mais il dit n’importe quoi. Intéressant comme la mémoire nous joue des tours et lui n’a pas dû voir le film une quinzaine de fois, alors on dira que c’est pas grave. Non, elle n’embrasse pas le Cheyenne, Jason Robards, à la fin de la scène. Et non, elle n’a pas les épaules nues et le poitrail excité dans cette scène (c’est l’Harmonica qui brutalement met fin à son désir de partir de la maison en transformant sa robe de veuve en robe d’été – il la « soumet » pour mieux la sauver des pistolero qui lui veulent du mal – l’Harmonica n’est pas doué pour la communication verbale et préfère la mise en scène !). C’est un peu gênant de voir des détails comme le désir de Jill évoqué par Solo, car justement, il n’y a jamais de désir chez Jill (même si oui, Jason Robards est très beau). Oui, Cheyenne est troublée par Jill, Franck/Fonda la viole, et l’Harmonica/Bronson campe jusqu’au bout dans sa masculinité monolothique. Tous les hommes dans le film témoignent de l’intérêt pour elle. Mais elle, à aucun moment du film, ne montre le début d’une excitation. Décrite comme une travailleuse du sexe qui suscite la nostalgie de ses anciens clients, à la toute fin du film elle témoigne de la naissance d’un sentiment amoureux par la puissance du regard de Claudia Cardinale. Sergio Leone respecte Jill, c’est elle l’héroïne, le personnage principal. Dans ce monde d’hommes, qui s’entretuent, qui s’exploitent, qui se méprisent, s’aiment, ce haissent, c’est elle qui est la source de vie et de bonheur. Bien sûr, c’est Leone, un homme conscient de la vulgarité de l’hypocrisie bourgeoise, donc il se devait, comme il le fera encore plus violemment dans « Il était une fois en Amérique » (et qui me rend difficile son visionnage), de montrer comment les hommes peuvent souiller cette beauté par pur égoïsme, par vulgaire bestialité. Mais il ne faut pas s’y tromper… la Femme est belle, par nature, là où l’Homme est force. Le regret étant que nous sommes dans le règne des brutes et que les femmes, malgré les « progrès » de pure apparence, ont encore de nos jours de bonnes raisons de ne pas se sentir, de ne pas se savoir, en sécurité. Leone le savait, voulait le dénoncer. Le viol de Jill par Franck est faussement doucereux, faussement érotique. C’est un moment de perversité où une femme cherche à survivre. Et Leone de montrer à la fin du film que sa dignité est intacte. Même si elle sera toujours un objet de désir, nous sommes tous des pauvres types, certains déguisant leur désespoir sous un humour douteux. Tel Cheyenne qui agonise en silence, dans un sourire.

Non, monsieur Solo, à la fin elle m’embrasse pas, pleine de désir, Jason Robards. Je pourrais écrire des pages sur ce que m’inspire le magnifique personnage de Cheyenne. Cet homme qui malgré une blessure fatale, vient passer ses derniers moments avec cette femme qu’il respecte et dont il ne sera jamais vraiment aimé. Qui prend le temps de se raser, se faisant les honneurs qu’un croque-mort n’aura pas loisir de faire. Qui s’en va en souriant sans lui dire ce qu’il ressent vraiment, après une ultime blague de mauvais goût, comme une ultime boutade, pour s’en aller mourir tout seul, là-bas, dans la poussière. Et elle, superbe, sublime, lumière tenace, à la fin, dans ce désert voué à changer pour le meilleur comme pour le pire… notre monde moderne.

A la fin du film, je suis comme le Cheyenne, je suis un peu amoureux mais je sais que je n’ai aucune chance. C’est un film, et je suis là, dans mon canapé, à contempler, un peu béas, cette femme grandiose, à admirer ce visage à la beauté farouche, presque aristocratique. Me vient le tableau de Delacroix, l’orpheline au cimetière. Oui, c’est ça. Une beauté sauvage, indomptable, sans vernis ni artifices, saisie sur le vif.

Les années ont passé, et Claudia Cardinale s’est éteinte à l’âge respectable de 87 ans. J’ai vu quelques photos d’elle, assez récentes, et l’usure avait fait son oeuvre. Pourtant, toujours aussi belle, à jamais aussi belle, car chose géniale que nous procurent les œuvres culturelles, elle sera à tout jamais Jill McBaine. Elle sera toujours ce magnifique visage, ces yeux animés par un beau feu noir, ce port de tête qui révèle une rectitude de l’âme et l’instinct de dignité. Elle sera toujours pour moi l’incarnation, dans une pure fiction, de la femme au combien respectable. Au combien désirable et donc au combien inaccessible… sauf si vous en êtes, heureux homme, l’élu.

Le pire, c’est que je me suis dit, il y a trois semaines, qu’ils étaient tous morts, des acteurs aux comédiens de doublage (j’adore la VF !!!), mais qu’il nous restait Claudia Cardinale.

C’est qui, déjà, qui chantait le temps est assassin ? Ah, oui, Renaud. Un autre Mister Renard ne peut chanter que des choses bien !

Adieu Claudia, merci pour tout, merci pour Jill, ça peut sembler dérisoire mais c’est pour un peu de ce dérisoire que ça vaut encore la peine de vivre. De voir et revoir « Il était une fois dans l’Ouest » et te retrouver pour ce qu’il me reste d’éternité.

Bon voyage Eric Legrand

Triste jour que celui où j’apprends, presque par hasard, la mort du comédien Eric Legrand. Alors la majorité des messages d’adieu de ses très nombreux aficionados a salué sa prestation en tant que doubleur de Végéta, le personnage de Dragon Ball Z, mais ce serait ignorer le véritable talent de ce comédien dont le timbre et le phrasé étaient tout simplement une forme de sublimation de la langue française.

Eric Legrand, c’était une voix de velours, une voix sublime, une musique noble et belle, pouvant rivaliser d’outrance comme de finesse. C’était pour moi une des plus belles voix du doublage, et j’ai l’immense regret de n’avoir pas pu assister à une prestation du comédien en dehors de cet art véritable, enfin reconnu, qu’est le doublage, bien que je l’ai identifié, très jeune, alors que j’avais 15 ou 16 ans dans un film avec Jugnot et Auteuil, alors qu’il jouait un employé de banque pris en otage. J’étais fasciné par le talent de cet acteur dont la voix, le phrasé, étaient pour moi l’incarnation de l’élégance et de la noblesse. Alors que je créais mes premiers personnages de fiction, j’avais décidé que cette voix serait celle de mon Odysseus, que j’imaginais intelligent, torturé, et très élégant. Une voix qui reflétait son panache et sa finesse, une voix mélodieuse, douce, toute de délicatesse et de caractère.

Comble de l’ironie, aujourd’hui je suis sorti avec mes gosses qui n’en sont plus, et sur la clé USB de ma voiture, j’ai eu la surprise de découvrir que j’y avais enregistré le générique de Capitaine Flam, avec la voix non moins sublime de Dominique Paturel récitant avec un talent inégalable la célèbre introduction. J’ai donc rendu hommage à Dominique Paturel, déclarant à mes gosses toute l’admiration que je ressens pour ces comédiens géniaux qui ont, par leur talent et leur générosité, conféré une part d’eux-mêmes à tous ces personnages de fiction, une étincelle d’âme à laquelle je suis et je reste profondément sensible. Et ce soir, découvrant le décès d’Eric Legrand, je ne peux que ressentir de la mélancolie en songeant à tous ces artistes qui nous ont récemment quitté.

Merci à vous tous, Eric Legrand portait si bien son nom, et j’espère un jour pouvoir vous témoigner, quand ce sera mon tour, toute ma gratitude pour ces moments de bonheur que j’ai vécu en votre compagnie. Vos voix résonnent en moi, j’entends la particularité de vos timbres mélodieux et bien que la mort soit une délivrance, je ressens de la tristesse à me dire que pour vous entendre à nouveau, je ne pourrais plus que m’en retourner à ce qui ne sera dès à présent que des archives. Je me ferai ce WE le duel entre Ikki et Shaka, alors que l’immense Henri Djanik rivalise de talent avec un jeune Legrand qui joue avec une justesse géniale celui qui incarne un ange terrible, infaillible, imperturbable, face à un homme bestial, faillible, désespéré. Parmi toutes ses prestations, c’est le Shaka de l’épisode animé par Araki qui à mes oreilles restera une magistrale démonstration de son immense talent, unanimement reconnu. Ou Seiya dans le troisième film avec Abel… Quand le personnage se révolte et dit « mais alors dites-moi, dites le moi… Pourquoi ce serait-on battu comme des fous ? Pourquoi ? »

Impossible de ne trouver qu’une pépite dans le parcours d’un être qui était par son talent un inépuisable filon… Bon voyage Eric Legrand, une prière pour toi, mais je sais que la beauté dont tu auras été prodigue toute ton existence aura sa récompense là où tu es parti.

Désaturation

Je suis allé voir le second volet de Dune de Denis Villeneuve, ne partageant pas l’enthousiasme aveugle de ma fille en trouvant le film très monochrome, d’une fadeur chromatique qui m’a poussé à m’interroger sur la potentielle déliquescence des bâtonnets de mes yeux fatigués. Une petite pensée pour une stagiaire que j’avais embauché, Clémentine, qui m’avait interpellé par rapport à la psychologie appliquée à la communication. Nous avions convenu de réaliser certaines expériences, et j’avais eu plaisir à constater, à mon grand dam, que certaines de ses assertions s’étaient révélées justes, comme cette fois quand, entre deux pubs, un simple changement de saturation sur un fond vert avait amélioré le score d’une publicité en print. Elle avait pris le temps de m’expliquer, alors, que les gens entre 40 et 55 ans étaient davantage séduits par des couleurs désaturées et autres tons pastels, ce qui s’était réalisé assez nettement. Oui, je sais, il n’est pas possible non plus de parler de réelle expérience établie dans des conditions pouvant réifier une potentielle vérité, mais je pensais vraiment que la pub ferait un bide – au contraire, elle a même un peu mieux marché qu’à l’ordinaire. Après, peut-être que je voulais que Clémentine ait raison, toujours dans une soif éperdue de sens, j’avais peut-être besoin alors d’en trouver dans des études et l’intérêt d’une personne à l’intellect aiguisé qui ne se suffisait pas de son très personnel sens du beau et de ses petites convictions esthétiques. Les métiers de l’image et de la communication demeurent une expérience intime et puissante sur les affres de la mesquinerie bourgeoise que tout professionnel endure à plus ou moins forte intensité.. Enfin, j’avais été éduqué sur l’existence des bâtonnets et leur rôle stratégique dans notre perception du monde.

Depuis Dune 2 (titre en soi assez comique), je teste ma vision en essayant de jauger si je souffre d’une inéluctable désaturation. Mon salon étant une jungle de plantes vertes, mes petites chéries, j’essaie de voir si les couleurs de leurs feuilles sont moins flamboyantes qu’à l’ordinaire. Et c’est pour le coup très difficile d’avoir un avis tranché sur la question. Comme toujours, condamné à l’enclos de la perception sans pouvoir changer vraiment de point de vue (au premier degré), je suis perplexe. Ce qui m’a poussé à écrire ce matin ce billet avec ce titre, car dans les faits je me demande si je ne vois pas le monde de plus en plus gris. La désaturation, chez moi, naît peut-être davantage d’une saturation. Le pire c’est que j’ai adopté un chat noir – heureusement que la nature a eu l’heureuse inspiration de le doter d’une paire de yeux émeraudes qui ne cessent de m’émerveiller à chaque instant que je les croise !

Saturation à cause de l’actualité. Après 50 ans de désindustrialisation intensive pour cause de financiarisation abusive, notre pays connaît le déclin inéluctable d’une nation qui continue de vivre sa tranquille trahison politique. Saturation à cause d’une l’idéologie nauséabonde qui me fait subir chaque jour un sophisme triomphant. Saturation à cause de tous les scandales qui émaillent notre société dont la corruption est devenue une réalité systémique. Saturation à cause du climat belliciste qui fait qu’hier j’entendais un professionnel de la mort de masse s’enthousiasmer sur la place de la France dans le commerce de l’armement. Petite pensée pour cette news dans laquelle des enfants maniaient des faux fusils doté de téléphone leur permettant de connaître les joies du shooting en milieu urbain grâce à la réalité augmentée, concept aussi abscons que l’intelligence artificielle. Saturation, aussi, de l’escroquerie d’une sémantique marketing qui s’insinue dans chaque pore d’un langage contaminé par l’ultra-libéralisme triomphant.

Ma fille a adoré Dune. En rentrant de la séance, je n’ai pas pu m’empêcher de tempérer son enthousiasme avec cette affaire de colorimétrie. Personnellement, je continue de penser qu’avec un poil plus de saturation dans ce désert gris, l’image aurait gagné en télégénie. J’ai toujours considéré cette inclination à la désaturation et à l’abus de pastellisation comme un travers d’un embourgeoisement que dévoile l’aliénation de la convention. Ah ! Cette bonne vieille teinte taupe qui faisait les beaux jours des devantures de certains magasins à la fin de la première décade de notre second millénaire. Quelle horreur que ce bordeaux marronnasse qu’on m’aura imposé tant de fois avec cet air faussement inspiré qui dissimule gauchement un bête mimétisme social ! Oui, je sais, l’abus de couleurs psychédéliques et survitaminées n’est pas non plus idoine. Soit. Mais entre les deux, n’y a-t-il pas un oasis dans lequel trouver une certaine et calme beauté ? La Joconde avec un peu moins de peps et ça deviendrait une grosse sauce de marrons noisettes qui ne ferait même pas un bon ersatz de Nutella. Je ne parle même pas de mon Delacroix adoré… que serait le Romantisme sans cet éclat fier de couleurs jetées comme des moments de colère ou d’humeurs prestement exaltés ?

Une fois encore, ce n’est que mon avis. Ma fille a adoré Dune 2 et ses images ternes… ou alors elle a adoré un film magnifique à l’image subtilement sobre et élégante. Paradoxalement, je ne pouvais m’empêcher de penser au Petit Prince et aux dunes colorées de Saint Exupéry. J’ai toujours considéré ce beau livre comme l’illustration d’un homme qui décrit la mort inéluctable de son enfant intérieur. Peut-être que j’essaie de protéger le mien en le laissant dans son désert coloré. Je deviens nostalgique des films de mon enfance, dans lesquels je revis une société toujours aussi bordélique mais qui transpire une envie, un désir, que je ne retrouve pas dans la frénésie suspecte des images d’aujourd’hui. Les couleurs sont vives, l’image transpire un naturel que les filtres d’aujourd’hui polluent un peu trop. En matière artistique, l’artifice s’ensuit souvent de l’artificiel. L’abus de procédés dévoile une tentation de camoufler le prosaïque tant abhorré. La volonté coupable de sublimer le banal en lui donnant la patine des clichés photographiques des magazines de mode.

Un truc qui me rassure quand même… c’est que je les trouve bien vertes mes petites plantes. C’est peut-être Dune 2 qui était par trop désaturé ? C’est sur cette note d’espoir fébrile que j’achèverai mon billet du jour avec un clin d’œil sur-batônnemisé.

Le légal, le moral, et les IA

HIer soir, ma fille m’a invité à une séance spéciale, car unique, d’un film adapté du manga Psycho-pass dont je ne connaissais que le premier épisode, découvert en sa compagnie il y a quelques années. Initialement, c’était un devoir de père de l’accompagner, mais à l’arrivée ce fut une excellente soirée à découvrir un très bon métrage. Je me moquais intérieurement de moi d’être resté sur mon Akira, meilleur métrage de l’animation japonaise, car à vrai dire si le chef d’oeuvre de Katsuhiro Otomo conserve sa superbe, il est à présent, malgré tout, marqué par certaines thématiques qui étaient alors en vogue… il y a peu, avec mon beau-frère, nous évoquions tous ces films des années 70-80 qui tournaient autour de la thématique des pouvoirs psychiques. Alors que je m’interrogeais sur la disparition de ce type d’intrigue, il m’a rétorqué très logiquement que les films de super-héros avaient complètement tué l’intérêt potentiel pour ce type de prouesse… et oui, l’emphase, l’hubrys, encore et toujours, qui tonnent et claironnent en commuant le son doux des choses délicates… J’aimais pourtant toutes ces intrigues faites d’individus particuliers suscitant la convoitise d’organisations plus ou moins obscures, toujours secrètes, et qui finissaient en bonne conclusion par faire la démonstration dantesque de leurs capacités. Furie de De Palma, Mai the Psychic Girl, l’échiquier du Mal de Dan Simmons, La grande Menace avec Richard Burton dont la VF me reste toujours comme une intense madeleine, Scanners, et donc Akira… Alors, la menace, la chose dont on attendait l’émergence comme sorte de grande (r)évolution à venir, c’était l’esprit humain, échappant au carcan du corps pour se sublimer, se transcender, dans une forme d’énergie cosmique, immanente, omnisciente.

Le film d’hier m’a plu mais il m’a aussi fait prendre conscience qu’à présent c’est bien à la machine qu’on voue cette sorte de culte étrange. Je constate, autour de moi, dans les médias, cette fascination pour ce qui désigné comme une « intelligence artificielle », nourrissant autant de craintes que de fantasmes. J’ai toujours été un homme profondément romantique, en cela que j’ai toujours été exalté et profondément rêveur. Le paradoxe c’est qu’on m’a souvent reproché ma froideur et ma distance, parfois même mon manque de cœur… J’ai juste le défaut de me méfier de mes émotions comme il est sage d’identifier avant toute chose sa propre nature. Qui fait l’ange fait la bête… De cette tension s’est nourri mon caractère qui fait que si j’adore, je n’idolâtre jamais… Si j’aime, je ne le fais jamais à moitié, je ne crois pas aux compromis, ces zones grisâtres qu’en ces temps ultra-libéraux certains veulent nous convaincre de l’utilité. Je ne transige pas avec la morale, je ne crois pas, à l’instar de la vérité ou de la justice, qu’on peut la transformer en un artefact narratif. Au petit matin, quand chacun de nous se réveille, c’est aussi le rappel de ces anges et ses démons qui composent la cour que nous formons au fil de nos vies. Les regrets, les remords, les actes manqués, les actes moches, nous font compagnie et nous escorte jusqu’au bout. Il est possible de trouver une manière de s’en accommoder, le déni et la corruption tacite sont des solutions très accessibles. Personnellement, j’essaie juste de consciencieusement éviter que le sérail s’agrandisse par trop. Et pour cela, la première règle c’est de ne pas se faire entraîner par autrui. Ne pas forcément « penser » comme ce que je désignerai les systèmes nous invitent à penser. Considérer les choses, c’est déjà les considérer en partant de soi. Le souci étant souvent que nous ne prenons pas le temps de réfléchir à la sémantique, à la signifiance de ce que nous regardons. Nous utilisons des expressions, des conventions, comme autant de « prêt-à-penser » qui dès leur acceptation, dès leur utilisation, nous entraînent dans des logiques perverses et transverses. C’est le cas, à mon sens pour les « IA », un acronyme qui dès le départ, à l’instar du mot « dieu », impose une identité et un ensemble de valeurs qui ne permettent pas de considérer le sujet dans la crudité de l’idée première. Car oui, le mot est une idée identifiée, habillée, vêtue et parée pour être manipulée à l’envi dans la maison de poupées qu’est le langage, qu’est la pensée.

HIer soir, donc, après le film, ma fille me demanda, curieuse, expectative, mes impressions… qui furent bien entendu positives et enthousiastes. Mais immédiatement, je lui confiais que je doutais que le public de ce genre de programme saisisse la portée philosophique du propos qui est, à mon sens, une réflexion au niveau systémique de l’ingérence de la technologie dans le fonctionnement des sociétés humaines. En bref, dans le film, des IA rendent plus ou moins obsolètes l’intervention humaine par une forme d’auto-gestion dont l’impartialité est à la mesure du caractère inhumain et mécaniques des mécanismes mis en oeuvre. Il y avait des propositions intéressantes sur l’idée des lois, sur la religiosité qui naît d’une adhésion au scientisme (à ne pas confondre avec la science tout court), sur la soumission à la technologie proportionnelle à notre démission à vouloir gérer nous-mêmes nos existences. Le paradoxe c’est que je compte très prochainement utiliser les IA actuels pour mon travail, ce que ma fille voit d’un très mauvais oeil. Elle a tenté alors de me clarifier son point de vue en m’expliquant que pour elle les IA menacent le statut de nombres de travailleurs, en premier lieu les artistes. J’ai tenté alors en retour de lui expliquer que le problème n’est pas l’outil, car les IA ne sont que ça, des outils, mais bien le fonctionnement et la philosophie des sociétés ultra-libérales qui deviennent la norme. Le souci n’est pas l’outil, ne sera jamais l’outil, mais bien la manière dont la richesse produite est redistribuée ou au contraire, accaparée.

A la fin du film, le personnage féminin principal commet un acte profondément christique, courageux, voire révolutionnaire. Je dois dire que ça m’a emballé comme m’avait emballé, il y a plus de 30 ans de cela, la fin de Max et les Ferrailleurs de Claude Sautet. Ce moment charnière où un individu préfère son humanité, sa dignité, son intégrité, à la compromission qu’on lui propose. Je ne pense pas que ma fille ait mesuré l’invitation silencieuse à la révolte, je ne pense pas qu’elle ait discerné l’intelligence du propos… pas qu’elle en manque, au contraire, d’intelligence, à l’instar de ceux de sa génération… mais parce qu’elle est prise comme nous tous dans les rouages d’un systèmes qui ne nous donne pas le luxe de réfléchir vraiment, de considérer les choses dans leur ensemble. Le progrès dans le domaine des IA vient pourtant de nous forcer à faire ce boulot, au risque sinon de finir comme dans le métrage dans une société où mécaniquement tout est géré, et donc fourvoyé, perverti, par les maîtres mécaniciens. Étrange constat que nos sociétés, dénonçant constamment le manque grandissant d’humanité et de compassion dans les rapports humains comme sociaux, ne peuvent que se perdre dans ses promesses technologiques qui peu à peu, très insidieusement, échange la liberté contre le confort.

Comme un pacte avec le diable, c’est pourtant ce que nous sommes qui est en jeu. Il faut s’interroger sur le prix à payer, il faut considérer la duperie dans l’échange. Les IA ne seront que des outils si nous ne nous perdons pas dans une sacralisation excessive qui sert ceux qui veulent conserver le fonctionnement des systèmes à leurs bénéfices. Les IA seront nos maîtres si nous en faisons de nouveaux dieux, installant une théocratique technologique qui n’a besoin que de notre apathie et notre soumission tacite pour prospérer… dans tous les sens du terme.

La bande-annonce de l’excellent film vu hier, que je vous invite à découvrir :

Les sermons de minuit sur Netflix

Quand je suis sur une plateforme de SVOD je suis tour à tour perplexe, confus, puis découragé. Pourquoi ? Car la visualisation, par vignettes, des « produits » culturels, ne me procure que de l’image là où j’attends du sens, du conseil, du résumé, en bref, de quoi savoir ce dans quoi je m’apprête à me lancer. Je surfais donc nonchalamment ces jours derniers, quand je vis ce titre à la vignette peu inspirante. En cliquant un instant je vis quelques noms magiques ; d’abord celui de Mike Flanagan, puis celui de Stephen King. J’ai un grand regret en ce début d’année, de ne pas avoir vu Doctor Sleep que beaucoup de critiques ont fini par consensus à saluer, juste parce que j’ai encore commis l’erreur de me faire attiédir par une impression partisane avant la sortie du film (du genre « après Kubrick, c’est mort ») et parce que j’ai le réflexe, depuis l’adolescence, de me défier de tout ce qui est trop populaire/populiste… deux attitudes qui ont retardé souvent ma découverte de purs chef-d’oeuvres, bien que durant très longtemps, les préconisations de la revue Madmovies furent une boussole solide. Je trouve à présent, et de manière générale, dans la presse mais aussi sur le web, que la subjectivité prend trop de place – même si le fait d’apprécier une oeuvre doit compter, la reconnaissance de ses valeurs intrinsèques comptent également ; un bon critique ne doit pas dire s’il a aimé un film, mais s’il est possible que le récepteur de son avis puisse l’aimer, en énumérant les qualités visibles, les thématiques, les originalités, etc. Me vient l’exemple de la critique récente d’un film qui ne l’est pas, par ce cher Simon, Jupiter ascending, sur Youtube. J’ai commencé à écrire un commentaire argumentant mon propre point de vue, et finalement je ne l’ai pas publié (pourtant il faisait trois pages, comme tous mes commentaires par ailleurs – que voulez-vous, j’aime écrire, j’aurais beau le répéter il y en aura toujours qui ignoreront cette logorrhée fulgurante qui me caractérise à la vie comme à la scène). La raison étant qu’au moment de valider l’envoi de mon opinion (toujours) éclairée (par une supernova, au moins), je me suis dit que ce ne serait pas une bonne idée, finalement, d’intervenir dans une exercice de célébration que je trouve un peu pervers (que je qualifierai avec un brin de facétie de réhabilitation par excès de ferveur personnelle). J’ai une philosophie (parmi une pléthore), qui est de ne jamais gâcher le plaisir d’autrui ; si je n’aime pas quelque chose, si je suis d’avis contraire, tant qu’il n’y a pas un discours politique ou idéologique, mon réflexe est de fermer ma grande gueule et ne pas parasiter le bonheur des autres. Ce n’est même pas de la tolérance, quel vilain mot, c’est juste qu’un tout petit pas vers la sagesse élémentaire que d’avoir conscience que notre individualité n’est pas une référence… enfin, je ne me perdrais pas encore dans les ramifications de mes digressions, il suffit de voir un chef d’oeuvre comme le Goût des autres de Jaoui/Bacri pour s’éduquer un peu sur la question.

Mais, et c’est le lien avec ma digression, je n’ai rien vu passer sur les Sermonts de minuit. Rien dans le Mad Movies du mois dernier, rien sur Youtube, alors que pour les deux séries Haunting y avait quand même pas mal de monde pour commenter, encourager, plébisciter ou contester. Mais là, rien, plein feux sur Matrix 4, plein feux sur Spiderman, mais que dalle sur la nouvelle production/réalisation de Mike Flanagan. Un peu surpris, beaucoup curieux, j’ai lancé la mini-série, et là un petit bijou, encore (j’ai adoré les deux saisons de the Haunting), avec une intrigue très « kingienne » (petite bourgade ricaine, suite de petits portraits typiques, plein d’anti-héros masculins, des femmes fortes (oui, King n’a pas attendu le néo féminisme pour faire de magnifiques héroïnes), des figures religieuses), en bref, c’est plein d’humanité, d’émotions, magnifiquement mises en images par Flanagan, bien joué par des acteurs parfaits (syndrôme American Horror Story, avec le retour de certains acteurs de the Haunting (1 & 2)… en bref je me régale et je me bingwatch le tout (en trichant pour fêter le 31 et dormir un peu mais j’ai fini ce matin au réveil) et là ce qui me frappe, c’est la raison pour laquelle il y a cet étrange silence autour de la série. L’analogie avec ce qui passe avec le/la covid, le vaccin, le passe sanitaire… quand on voit que l’intrigue, finalement, nous parle d’une croyance détournée pour imposer à une communauté des certitudes qui finissent par la détruire… je me doute que ça devient politique sans le vouloir !

Pourtant, il faut regarder la série en se libérant de tout ce climat anxiogène. Il est question de foi, il y a une très intelligente réflexion sur les religions et notamment un passage où le shérif de confession islamiste, fait la promotion de sa foi sans nier celle des autres ! Ce qui me rappelle mes échanges avec des amis musulmans, il y a quelques années, quand je leur avais demandé pourquoi ils étaient devenus musulmans (l’un était arabe, ingénieur, l’autre d’origine française, converti) ; le premier m’avait répondu que comme pour un programme (il était ingénieur en informatique) il avait choisi la version la plus récente (!) et l’autre m’avait confié, de manière énigmatique et stimulante qu’il y avait des vérités cachées (codées) dans le Coran. Etant profondément laïc, je suis paradoxalement pour la totale liberté religieuse. Il faut créer au sein de nos espaces publics ces dialogues autour des croyances, sans les imposer, sans en faire la promotion. Même quelqu’un de profondément athée ne doit pas imposer sa certitude et finalement un certain fanatisme (comme si ne croire en rien était une preuve d’intelligence). La série présente ces thématiques de manière humaniste et brillante, car si au prime abord on pourrait interpréter le récit et sa résolution comme une charge contre la foi, elle est surtout la dénonciation des certitudes par la religion.

J’ai été personnellement très touché par la conclusion de la mini série en sept épisodes, que j’ai trouvé belle, très réussie, poétique, symbolique, puissante. Ma réflexion, proférée à voix haute (oui, je suis fou comme disait ma défunte maman, je parle souvent tout seul) c’est que j’adore les ténèbres mais jamais je ne pourrais me passer de la lumière du jour. Tous ces personnages, à la fin, qui se tournent vers le soleil, comme présence divine symbolique, procurent à l’histoire une dimension mythologique. La thématique de la lumière, sa perception, est par ailleurs poétiquement illustrée et finement traitée.

Bon, bonne année 2022 (j’ai failli oublié, mais parler de soleil vient de me rappeler que tout ça clôt une pleine révolution autour de son auguste personne) et n’hésitez pas à voir cette série, elle est juste stimulante, un nouveau coup de maître de la part de Mike Flanagan qui réussit vraiment à saisir l’essence des oeuvres du grand King.

Le syndrome de la Tour de Babel

Je me suis réabonné à Netflix. Après, j’ai été un des premiers abonnés. J’ai tout de même 4 chromecast à la maison, dont 3 maintenant qui sont stockés dans la réserve du matos informatique que je me suis constitué depuis 20 ans. Mais je suis passé il y a un peu plus de deux ans à ce petit bijou de Nvidia Shield qui me sert de caster à tout faire (Netflix, Prime, Youtube, Steam, etc.).
Bref, je me suis réabonné à Netflix. J’ai des petits coups de nerf parfois, je suis de ceux qui prennent des mesures radicales et un peu brutales quand ça me gonfle. Là c’était un film inepte (mais alors à un point), où on voyait un jeune couple emménager dans une maison pour régler des petits problèmes d’adultères (sic) provoqués par des petits comportements dysfontionnels (sic) eux-mêmes causés par des petits comportements moralement odieux (sic) faisant l’écho à tous les problèmes de l’humanité car dans la dite maison la même histoire avait presque déjà eu lieu (sic sic sic). Ecrit comme une suite de clichés et d’archétypes confinant presque à la blague lourde (perso j’aurai appelé le film « la valse des égocentriques »), le coup de grâce d’Aftermath (c’est le titre du truc : « Conséquence » en français, donc… oui, il y a un peu de philosophie de comptoir là, après c’est juste du fait divers sensationnaliste, ne rêvez pas) résidait dans sa conclusion qui se permettait, l’air de rien, une petite déclaration politique bien vacharde. Encore en bref, il y avait cette dureté pragmatique qu’on bouffe actuellement de partout de la part de tous ces gens qui savent comment régler les problèmes (notamment avec les « intrus » qui violent notre territoire). Qui savent comment traiter tous ceux qui nous empêchent de vivre notre petit bonheur matérialiste avec leurs drames à la con et leurs pathétiques destins d’inadaptés sociaux. Là, j’ai senti que les auteurs et Netflix me disaient sans prendre de gants que je n’étais plus la cible. Trop vieux, trop idéaliste, trop humaniste peut-être… ou alors plus jeune, pas assez cynique, pas assez dur peut-être. J’ai trouvé les « héros » odieux (mais c’est quoi ces gens qui pensent régler des histoires de trahisons en s’achetant une baraque ?!), invraisemblables (« l’héroïne » immensément talentueuse avec son atelier mode) et vertigineusement creux (à la fin on vend la baraque, comme ça plus de névroses et de soucis). Un film poubelle, un film miroir d’un certain état d’esprit, avec un discours à la fois antisociale et anxiogène… qui m’a motivé à me désabonner comme une grosse goutte d’eau splotchant dans un vase déjà trop plein.

Puis, j’ai vu passer les critiques ciné de « Don’t look up » un peu partout. Des bonnes, des qui te poussent à remettre en question tes grands serments, qui te font philosopher sur l’extrémisme du mot « jamais », qui te chuchotent à l’oreille que y a que les cons qui changent pas d’avis… et même si tu sais que es perdu pour la cause car tu n’as plus d’illusions sur toi-même, petite chose humaine perdue parmi une pléthore d’autres petites choses humaines, tu finis le dimanche soir à repartir pour un tour, histoire de voir un film au prix d’une place de ciné (puis ils m’ont tous saoulé avec Squid Game, et après deux ans d’attentes j’ai vu qu’il y avait de nouveaux épisodes de Jojo’s). Et j’ai vu le film. Et avant de me mettre au boulot (je piaffe d’impatience après tous ces mois de labeur incessant), ce matin je me lève et j’écoute la critique sur la chaîne Youtube de France Culture. Et donc ça me motive à balancer à la volée ma propre impression.

J’ai un cerveau étrange, une sorte d’organisme indépendant qui vit sa propre vie. Donc, je regardais la critique (avec le son, hein, ne commencez pas à dire que je faisais preuve d’inattention), quand une petite musique a commencé à résonner (j’adore toujours l’homonymie avec « raisonner ») dans mon crâne, devenant un petit peu entêtante alors que j’entamais mon deuxième café. M’attardant un instant à identifier la mélodie trublionne, je me rendis compte, effaré (j’ai envie de sortir plein de termes décalés ce matin, c’est mon coté facétieux qui se déchaîne), qu’il s’agissait de « Land of Confusion » de Genesis.

Petite madeleine de Proust surprise : on est en 1986, et je vais m’acheter le 33 tours du dernier album de Genesis, « Invisible Touch ». J’aime tellement cet album que je n’hésiterai pas à l’offrir, quelques mois plus tard, à un copain pour son anniversaire. Un petit bijou, il m’arrive encore d’écouter souvent le morceau « In too deep » que je viens par ailleurs de remettre en fond sonore avant d’achever cette phrase . Mais ce matin, c’était le morceau précédemment cité qui m’était venu en « commentaire », « Land of confusion ».

A ce moment précis de ce billet intempestif, je suis à la croisée des intentions et des sensations. Je regarde l’heure et je me dis qu’il serait peut-être temps de m’y mettre (au boulot), enfin si je veux accomplir la tâche de la journée (baptisée pragmatiquement « faire le fond des cases »). Je me dis que j’ai déjà écrit beaucoup, ce qui n’est pas un souci en soi, mais qui ne mène à rien dans cette idée d’un lectorat souffrant d’un déficit permanent d’attention et donc d’intérêt (φ(k) = At), et que finalement la pirouette stylistique et critique pourrait s’accomplir, non sans brio, en explicitant le titre de ce billet et en expliquant la référence musicale. Dont acte, je vous ai déjà donné tous les gages de mon génie et la profondeur de mes références culturelles. Comme je l’explique régulièrement à ma fille, elle-même dans la « com’ », « interroges-toi toujours sur l’intention ! » – et vous, esthète de la forme, contemplez cette savante utilisation des guillemets français et anglais dans une même phrase).

Dont acte : Don’t look up est dans la lignée du titre de Genesis (paroles + clip : souvenir de l’émission Spitting Images qui étaient la version enragée des Guignols de l’info outre atlantique) la démonstration du syndrome de la Tour de Babel. Où quand une volonté supérieure s’ingénie à semer la division par l’entremise de la confusion et de la dissonance, qui s’incarnent dans le chaos politique et sociétale (que seule la parodie, la caricature, peut synthétiser dans une oeuvre de fiction). Ne plus parler la même langue, c’est ne plus se comprendre, c’est aussi ne plus s’écouter. C’est l’échec de la synergie sociale, sociétale, qui signe le début de la fin. Sur France Culture ils ont bien tourné dans le bocal mais il manquait, à mon sens, cette petite précision qui résume tout. Le film ne parle pas tant de fin du monde, n’est pas tant la caricature ou la parodie de notre société ultra médiatique et corrompue (j’ai un article plus sérieux en brouillon que j’ai intitulé « la guerre des alétheia » qui sortira peut-être un jour – oui, je sais, vous avez hâte), que le constat désenchanté de cette impossibilité, de plus en plus nette, d’une concorde. Dans le récit biblique, la construction de la tour est interrompue, empêchant l’homme d’égaler Dieu. Et Dieu symbolisant l’éternité, il n’y a plus que la mort à la fin du récit, celle qui emporte tout.

Conclusion vertigineuse, dramatique et un poil émouvante qui va clore ce billet sur une note heureuse et optimiste.

Et Joyeux Noël (au sens païen ou non, restons insolemment laïc) au passage (mdr).

Note : la chronique de France Culture et le clip de Genesis – oui, citons les sources (et ça fait des illustration habillant de manière ludique et colorée ces grandes pages blanches remplis de verbiage).

Don’t look up – Teaser in french by Netflix
La chronique de France Culture
Land of confusion

Jupiter’s Legacy le 7 mai sur Netflix

Je suis fan de Mark Millar depuis ses frasques scénaristiques au début des années 2000… Je le qualifie souvent d’iconoclaste, car c’est pour moi l’un des premiers à avoir « cassé » l’image nette et respectable de certains superhéros, en allant jusqu’à mettre en scène leur mort dans des conditions souvent choquantes. Après, avec le temps, certaines choses sont devenues un peu des gimmicks scénaristiques, comme par exemple sa propension à dépeindre des génies comme des intellectuels dotés d’une sorte de précognition logique. Derrière cet assemblage (…blague ?) fumeux, je veux dire qu’il part du principe que par pur raisonnement logique, on peut aller jusqu’à anticiper des actions complexes, notamment concernant le comportement d’autrui (généralement, le génie en question retourne psychologiquement un personnage moins intelligent en quelques mots bien sentis). Mais lire du Mark Millar, c’est se préparer, avec délice, à l’imprévisible et au sensationnel. Sur ce blog, il y a quelques années, j’avais ainsi donné mon avis sur Old Man Logan où déjà je vantais l’iconoclastie de Mark Millar (bien avant le Logan de James Mangold)… Après il y a eu Redson, les productions ciné originales (Kingsman), enfin Mark Millar a surfé intelligemment sur l’adhésion du grand public à un genre qui était, quand j’étais gosse, comme beaucoup d’autres choses (le manga, le jeu vidéo), réservées à des grands enfants soupçonnés d’immaturité chronique. J’ai accepté depuis longtemps ce terrible fardeau.

Quand Jupiter’s Legacy est sorti, je me le suis donc procuré, et j’ai guetté la suite car le cliffhanger du premier tome était juste parfait. Puis j’adore le style d’une sobriété pleine de sens de Frank Quitely, ce qui fait de ce comics un véritable plaisir total. Venant de découvrir l’adaptation à venir le 7 mai sur Netflix, je n’ai pas pu m’empêcher de venir taper ce petit billet avant de me mettre au boulot (deux pages de storyboard, 4 de dialogues pour aujourd’hui…) et j’attends donc avec impatience le 7 mai pour me bingwatcher la série (avec le plaisir coupable de pouvoir comparer avec la BD – déjà spoilé mais avec le plaisir de pouvoir conseiller mes proches mdr).

Comme par hasard (humour), sur Prime, j’ai découvert Invincible, une série animée adaptée d’un comics de Kirkman, le scénariste de The Walking Dead. J’ai un avis assez partagé sur Kirkman car j’aime ce qu’il fait (des dialogues savoureux, des personnages profonds et complexes, des situations déstabilisantes, une noirceur où brille toujours une faible lueur d’espoir) tout en voyant les influences, voire des inspirations dérangeantes (le début de The Walking Dead c’est juste la repompe de 28 jours plus tard de Danny Boyle). J’ai arrêté the Walking Dead au volume 20 (avec Negan qui explose littéralement un des protagonistes principaux – trop nihiliste pour moi), surtout à cause d’une lassitude des longs couloirs de dialogues que je trouvais à la fin irréalistes, voire surréalistes. Je suis un bavard, un hableur, et je suis un de ces personnages improbables qui te sort un discours interminable nécessitant une capacité d’attention et d’adhésion que je n’ai rencontré, à vrai dire, que chez mes hamsters nains (mais il n’est pas impossible que ces petits malins me dupent). Invincible, je ne l’ai donc pas lu parce que pas vraiment saisi par le génie de Kirkman. Mais quand une adaptation a pointé le bout de son nez sur Prime Vidéo il y a deux semaines, je n’ai pas ergoté et j’ai découvert le bidule. Enthousiasmant, mais diantre, que ça me fait penser à du Millar, avec le même mécanisme d’installation puis de destruction amenant réellement l’intrigue à venir. La sortie des ces deux productions (le mot actuel serait plutôt « contenu » – voire mon billet précédent sur le sacré :-p) est peut-être l’introduction d’un nouvel épisode dans la mode des superhéros, après les versions pulp et populaires de Marvel, voici venir l’iconoclastie et l’irrévérence que le succès de la série « The Boys » sur Prime a clairement initié/encouragé/stimulé.

Au début du teaser on voit la fameuse île, et c’est juste ça que j’avais regretté dans le comics initial… il y avait comme un parfum du Planetary de Warren Ellis et Cassaday (un de mes préférés), mais ça ne reste qu’au stade de la fragrance (j’avais écrit d’abord écrit « flagrance », lapsus sémantique ?), là où j’aurais bien fait bombance (la rime est offerte par la maison).

https://youtu.be/mEkFEZAsmFI

Bertrand Tavernier, la vie et rien d’autre.

Mort de ce cinéaste aujourd’hui, et moi qui écoute l’énumération de tous ses grands films, car il y en a eu.. et qui revient toujours à celui là, La vie et rien d’autre qui par le hasard des choses est disponible depuis peu sur Netflix. Un film que j’adore, qui est un de mes préférés, et que pourtant j’ai du mal à revoir. Pourquoi ? Car étrangement, quand c’est trop fort, j’ai un recul maintenant, à revivre certaines émotions trop puissantes. Quand j’ai vu le film, j’avais 20 ans (hier donc), et j’ai immédiatement été bouleversé par l’histoire, magnifiquement contée car Tavernier était un vrai cinéaste avec un sens aigu de l’image et de la mise en scène… mais encore par le personnage de Philippe Noiret qui, je m’en rends compte en écrivant ces lignes, n’est pas si éloigné de celui de Stéphane dans Un coeur en hiver, cité récemment sur ce même blog. Dans les deux films, on voit deux hommes cyniques, se réfugiant dans l’absurdité de la vie professionnelle, rassurante car mécanique, leur permettant d’échapper aux relations humaines, incertaines et donc dangereuses. Dans les deux films, des femmes pètent un plomb pour dire à un homme de vivre et d’être enfin vrai, d’arrêter de jouer à être plutôt qu’être vraiment. Cette scène, dans la vie et rien d’autre, dans laquelle Azéma donne à Noiret toutes les cartes pour que commence une magnifique et belle histoire d’amour, qu’il gâche affreusement, presque comiquement… et le rattrapage, le sauvetage, la rédemption, comme dans le film de Sautet, à la toute fin, cette fois via une lettre, moyen tellement plus facile pour une parole captive… Voilà, Tavernier est mort, Sautet est mort, tout s’achève ici, enfin matériellement car personnellement ça n’a jamais été ma conviction. Pourtant, ce film, déjà dans son titre, nous dit une grande vérité, à laquelle nous pouvons croire dans ce monde de chimères et de faux semblants. Oui, la vie et rien d’autre, et aussi beaucoup d’amour et de paix, message final de ce film génial qui me fait penser à mon père, un homme de chiffre, lui aussi captif de cette numération infernale. La méduse mathématique qui peut faire croire que le vertige de la raison permet d’oublier le bonheur de la sensation réelle. Mais non Papa, la vie et rien d’autre, comme le filmait si bien Bertrand Tavernier.

Après, la voix magique de Philippe Noiret, acteur juste génial, au timbre unique, lisant cette lettre finale, ça reste un trésor qui m’émeut bien plus que toutes les versions de Roméo et Juliette réunies. Et je vous l’ai trouvé en plus, donc si vous ne voulez pas vous faire spoiler/spolier, n’hésitez pas à plutôt aller voir le film. Sinon faites comme moi, et régalez vous de ces formules surannées, soutenues, maniérées, affectées, qui me restent dans ma mémoire atavique comme l’écho d’un monde perdu.

Une soirée avec Claude Sautet

J’achève ma soirée sur Arte avec Claude Sautet, mon cinéaste favori, une petite tête devant Sergio Leone, mais comme toujours avec moi, l’éclectisme est de mise. BIen qu’en y réfléchissant un peu, les deux cinéastes ne sont pas si éloignés que ça avec une inclination à saisir la vérité des sentiments et des émotions dans les regards et les non-dits. Ma fille était venue une fois encore me briefer sur son workshop (un anglicisme que je trouve assez loufoque vu le contexte : un cours) quand je l’invitais à savourer, en ma compagnie, les derniers plans d’Un coeur en Hiver, mon film favori de Sautet (avec Max et les ferrailleurs, ex-aequo). Ah… cette scène magnifique, de deux personnes qui s’aiment, qui n’ont pas su se trouver au bon moment, et qui par un dernier échange de regards se donnent une seconde chance qu’on se plaira d’imaginer, ou non, avec cette fin délicieusement ambiguë (avec les deux points sur le « e », au bout de 20 de correction auto ça y est, c’est rentré).

A un moment donné, Patrick Dewaere expliquait sa vision du ciné de Sautet que je partage complètement. Sautet était le cinéaste, par excellence, des non-dits. Et surtout, il illustrait cette passion froide mais puissante qui peut saisir un être mu par sa passion sincère, par des sentiments qui dépassent la raison pour bousculer le raisonnable et le quotidien. Ce soir, j’étais ému par le personnage de Camille, interprétée par cette actrice hors norme qu’est toujours restée Emmanuelle Béart, en dérive totale car tourmentée par un amour qui la dépasse et la submerge. J’aime voir Max péter un plomb à la fin des ferrailleurs pour sauver la pute dont il s’est servi, et dont il s’est, bien malgré lui, amouraché. Et le pétage de plomb d’Auteuil dans Quelques jours avec moi, et la volte face de Piccoli dans les choses de la vie. Ce cinéma me manque, cette finesse me manque, cette lenteur dans la description des émotions me manque, dans les productions actuelles où tout est, comme trop de choses, normé, rapide, marketé.

Ma fille n’a pas pris le temps de savourer le dernier regard de Camille à Stéphane, me sommant de lui donner mon avis sur une question tierce, génération sous pression, génération dans l’angoisse bien réelle d’un avenir flou. Plus de temps pour les regards, plus de temps pour ces questions et ces affaires secondaires, à l’heure où les passions se rédigent à distance et en public sur des réseaux qui deviennent, trop souvent, des vitrines pas moins transparentes que celles d’Amsterdam. Pourtant, ce soir, dans le dernier regard de Stéphane à Camille, dans son petit sourire, il y avait un espoir si grand qu’il pourrait servir d’inspiration. Tout n’est perdu que lorsqu’on abandonne, tout reste possible tant qu’on veut y croire. C’est naïf, peut-être, mais ça reste beau.