Le règne de Cronos

Depuis quelques temps, la question du temps tempère mes humeurs littéraires. Tandis que dans des médias ésotérico-mystiques la révélation d’un culte à Saturne se fait jour (alors qu’il devrait davantage faire nuit), j’ai passé un cap sur la question de mon implication à cette réalité qui est davantage le fait/fruit d’une convention collective que d’une manifestation ontologique. En bref, je me situe entre la volonté d’y participer et le rêve fragile de pouvoir en échapper, voir d’éviter d’alimenter cet égrégore qu’est ce monde humain fait de camps et de positions autant stériles que dérisoires.

Comme toujours, c’est ma nature, j’écris ces mots avec un brin de facétie. A présent (retour soudain de Cronos, toujours tapis à chaque coin de nos conventions langagières), je suis très circonspect avec l’idiome. Je ne peux plus m’empêcher d’analyser, d’interroger, pour chaque élément d’une phrase, la pertinence et le sens de ces idéogrammes que sont les mots. Dans certaines cultures très anciennes, le verbe était considéré comme incantatoire, et j’en suis presque à le penser. Si l’énergie n’est pas une notion qui se réduit à la production d’un courant électrique pour alimenter un réseau ou un moteur, alors tout est énergie et de manière subtile, mot clé, chacun de mes mots est donc chargé de quelque chose qui alimente la folie ambiante, celle qui dégouline à présent dans la moindre information que les médias et les réseaux produisent. Donc, je ne participe que mesurément à tout ça, j’aimerais n’être que vecteur du Bien, mais comment faire le Bien quand même animé des meilleures intentions nous ne faisons qu’alimenter, qu’animer, le règne de Cronos ? Ne rien faire est criminel, mais faire est contre-productif. Je guette désespéramment chez mes contemporains une trace de cette étrange lucidité qui est à présent la mienne, mais en vain. Chaque spécimen m’invite à rejoindre ce labyrinthe inexorable que certains dénoncent comme un système, un paradigme, ou autre manifestation d’un raisonnement scientifique qui veut décoder l’existence à coups de neutrons ou de charivari quantique. Et là, je chouine mais en écrivant ce billet sarcastique je les rejoins implacablement. A la manière d’un élastique, plus je force plus ça me ramène dans la matrice. Plus je me réserve et plus je stagne en son centre. Une toile d’araignée que sa prédatrice a abandonné ou peut-être que cette toile n’a pas besoin d’un agent extérieur pour sucer la moelle de notre être.

Cronos règne, c’est comme ça, et le culte premier n’est pas celui de l’argent comme je l’ai longtemps cru… mais c’est ça vivre, finalement, s’entêter dans des croyances qui font notre réalité le temps que l’entropie finisse son oeuvre. Non, le culte premier est bien celui du temps, qui est partout, avec ce tic tac entêtant qu chaque horloge nous chuchote cruellement pour nous imposer un rythme, une dictature, qui ne dit jamais vraiment son nom. Croire en Dieu est secondaire, car c’est un acte de foi, alors que rendre ce temps réel en le réifiant dans un mécanisme omniprésent est une tyrannie sublime à laquelle nous adhérons tous, sans discussion, sans révolte, en permanence. Tic tac. Toc.

Quand j’étais petit garçon, je savais de manière incontestable que le temps n’existait pas. Dans ma pauvre petite caboche, l’idée que le passé, le présent et le futur étaient simultanés était une obsession que ne parvenait pas à clarifier. Je le savais mais sans parvenir à en produire le raisonnement. Maintenant, je laisse beaucoup faire mon intuition. J’évite de raisonner avec excès, j’agis d’instinct. Jamais je n’ai été aussi inventif, productif, efficace, qu’à l’âge (encore un piège de Cronos, attention !) quelque peu avancé qui est le mien. Constamment je déborde de sagacité, car j’ai fini de croire en l’intelligence, cette farce, et en toute forme de vanité. J’ai saisi, enfin, le sens réel du mot « don », et j’y ai trouvé une forme de liberté, de soulagement. Toujours avoir à prouver, à montrer, à démontrer même, est encore une forme de manipulation cronique (ce n’est pas une faute, c’est un néologisme symbolique) qui ne m’amuse plus.

J’ai tellement de choses à faire que je n’ai pas à m’inquiéter sur la question d’animer ma vie. Mais je ne rêve plus de changement, de révolution, de révolte, car tant que Cronos, ou Saturne au choix, règnera, il n’y en aura pas. Il paraît que les puissants désirent son retour et l’âge d’or décrit dans les écrits notamment d’Hésiode. Ils y sont, comme quoi produire de la propagande ne nous en immunise jamais. En langage des oiseaux, dont beaucoup abusent, là je dors. Oui, nous ne sommes que des dormeurs, et moi qui dort très peu, je fais partie de ceux qui s’imposent le plus cette folie qu’est la densité, la matérialité. C’est peu dire que révéler que je n’en comprends absolument pas le but. Oui, théodicée, mais plus le plan est alambiqué, plus le chemin est tordu.

Quelle réalité fantasque… Que sont ces êtres humains qui imaginent que les machines puissent atteindre la fameuse singularité qui leur échappe de plus en plus ? De la certitude que les pensées et la conscience naissent d’un mécanisme (encore !) biologique produit ce fantasme d’une nouvelle humanité de fer et d’électricité. Nous avons tellement été biberonnés à cette vision mécaniste de notre être que nous en venons à croire tout et n’importe quoi. Ce frère, ou cette soeur, siamois(e) qu’est l’extension technologique sans laquelle nos vies semblent à présent impossibles. Car le règne de Cronos, c’est avant celui de la semblance. S’en contenter, c’est vivre dans le rance de l’illusion, cette arrière goût un peu âcre qui vient dénoncer la vérité de ce que nous expérimentons quand on y cède.

J’espère que je t’aurais rassuré, toi qui t’inquiétais de mon silence. Je ne suis pas défait, je suis juste expectatif, je guette ce qui va surgir de cette étrange chrysalide qu’est devenue ma psyché paranoïaque mais toujours autant résolue à la liberté la plus intransigeante, la plus exigeante. Le mauvais choix c’est croire que tout s’arrête à cette matérialité, c’est s’inquiéter de la mort, c’est nier l’autre et son importance primordiale. Le joug de Cronos fait ainsi des êtres veules et vains qui ne veulent qu’en eux la résignation vainque. Pardon de finir ainsi ce billet mais comme l’a si bien chanté Cabrel, est-ce que ce monde est sérieux ?

Non.