Claudia Cardinal et le Cheyenne

Bon… Je finis ce jour une grande étape dans mon travail, je m’arrête un instant avant de m’y remettre, et paf, je prends dans la ganache la mort de Claudia Cardinale…

J’ai un film favori, un film qui l’air de rien parle de moi, de qui je suis vraiment. Un film que j’ai vu, estimation à la louche, une quinzaine de fois… pour tout avouer, je l’ai revu il y a 3 semaines quand j’ai essayé de le faire découvrir à mon fils. Ce film, c’est « Il était une fois dans l’Ouest » de Sergio Leone, avec notamment Claudia Cardinale dans le rôle de Jill.

Je ne dirais pas pourquoi ce film est mon film, pourquoi il le reste depuis tout ce temps, sachant que je l’ai vu la première fois à l’âge de 13 ans, en étant un peu déçu par ailleurs… Déception coutumière quand, à force de te vanter quelque chose, ton attente ne peut qu’être déjouée par ce que tu découvres. De l’importance de ne pas nourrir d’attentes et de réaliser ses propres rêves ou ses propres désirs.

Mais à chaque fois que je revois le film, la première fois que le magnifique visage de Claudia Cardinale apparaît à l’écran, je suis toujours subjugué. Je suis un homme très étrange concernant les femmes car je les respecte profondément. Un respect qui les aura souvent beaucoup déçues, mais je suis un fils à maman, et maman était une femme hors du commun. Alors, sans rechercher ma mère chez les femmes qui ont partagé de près ou de loin ma vie, j’ai toujours ressenti un ineffable bonheur en présence de ce féminin sacré qu’incarnait si parfaitement ma maman. Un féminin sacré qui porte bien son nom et qui aura toujours suscité mon respect, une certaine distance, une attente aussi, peut-être, pour le coup. Je suis un homme de désir, je suis un homme à la masculinité très prononcée et paradoxalement très féminin par une sensibilité et une générosité qui auront souvent été des obstacles mais aussi une saine limite. C’est pour cette raison que je suis un homme loyal, c’est aussi pour ça que je n’aime jamais qu’une personne à la fois et qu’il n’est pas possible d’intégrer la tromperie dans mon mode de vie. Comme je l’ai répété à tant de femmes qui ont eu la volonté de me materner, j’ai déjà eu une mère et je n’ai jamais eu besoin d’une autre. Je rajoute souvent que c’est parce qu’elle était parfaite et qu’elle m’a donné tout ce qu’elle avait à me donner. Je souhaite à tout homme, et même à toute femme, d’être aimé ainsi par un parent car il peut ensuite vivre sa vie en ayant la capacité à donner, à son tour, ce qu’il a tant reçu. La conséquence étant qu’aimer sa mère, respecter la femme qu’elle était, t’oblige ensuite à respecter toutes celles que tu croises en ne la réduisant jamais à un obscur et parfois obsédant objet du désir.

Il était une fois dans l’Ouest, contrairement à un film comme The substance, est un film dont l’un des discours est foncièrement féministe. Il montre une femme qui se révèle être une prostituée qui se révèle un sacré bout de femme (comme le dit l’Harmonica en évoquant les propos admiratifs de Cheyenne) qui se révèle l’espoir dans un nouveau monde où les hommes rustres du passé n’ont plus leur place. Jill a survécu dans un monde d’hommes qui l’ont profanée, cherche la liberté, lutte contre son destin et la fatalité, en conservant malgré tout, avec un peu d’eau chaude et du savon, sa dignité. Finalement, deux de ces hommes vont l’aider et lui permettre de réaliser son rêve. Deux hommes vont vraiment l’aimer sans rien demander en retour, parce que c’est bien. Parce que c’est juste.

Je tombe ce jour sur une interview de Bruno Solo qui évoque, répondant à la question sur un souvenir cinématographique dont il aurait éprouvé l’érotisme intense, le moment durant lequel Jill et Cheyenne se retrouvent lorsqu’il vient visiter celle qu’il a prétendument rendue veuve. C’est déconcertant… J’aime bien Bruno Solo, mais il dit n’importe quoi. Intéressant comme la mémoire nous joue des tours et lui n’a pas dû voir le film une quinzaine de fois, alors on dira que c’est pas grave. Non, elle n’embrasse pas le Cheyenne, Jason Robards, à la fin de la scène. Et non, elle n’a pas les épaules nues et le poitrail excité dans cette scène (c’est l’Harmonica qui brutalement met fin à son désir de partir de la maison en transformant sa robe de veuve en robe d’été – il la « soumet » pour mieux la sauver des pistolero qui lui veulent du mal – l’Harmonica n’est pas doué pour la communication verbale et préfère la mise en scène !). C’est un peu gênant de voir des détails comme le désir de Jill évoqué par Solo, car justement, il n’y a jamais de désir chez Jill (même si oui, Jason Robards est très beau). Oui, Cheyenne est troublée par Jill, Franck/Fonda la viole, et l’Harmonica/Bronson campe jusqu’au bout dans sa masculinité monolothique. Tous les hommes dans le film témoignent de l’intérêt pour elle. Mais elle, à aucun moment du film, ne montre le début d’une excitation. Décrite comme une travailleuse du sexe qui suscite la nostalgie de ses anciens clients, à la toute fin du film elle témoigne de la naissance d’un sentiment amoureux par la puissance du regard de Claudia Cardinale. Sergio Leone respecte Jill, c’est elle l’héroïne, le personnage principal. Dans ce monde d’hommes, qui s’entretuent, qui s’exploitent, qui se méprisent, s’aiment, ce haissent, c’est elle qui est la source de vie et de bonheur. Bien sûr, c’est Leone, un homme conscient de la vulgarité de l’hypocrisie bourgeoise, donc il se devait, comme il le fera encore plus violemment dans « Il était une fois en Amérique » (et qui me rend difficile son visionnage), de montrer comment les hommes peuvent souiller cette beauté par pur égoïsme, par vulgaire bestialité. Mais il ne faut pas s’y tromper… la Femme est belle, par nature, là où l’Homme est force. Le regret étant que nous sommes dans le règne des brutes et que les femmes, malgré les « progrès » de pure apparence, ont encore de nos jours de bonnes raisons de ne pas se sentir, de ne pas se savoir, en sécurité. Leone le savait, voulait le dénoncer. Le viol de Jill par Franck est faussement doucereux, faussement érotique. C’est un moment de perversité où une femme cherche à survivre. Et Leone de montrer à la fin du film que sa dignité est intacte. Même si elle sera toujours un objet de désir, nous sommes tous des pauvres types, certains déguisant leur désespoir sous un humour douteux. Tel Cheyenne qui agonise en silence, dans un sourire.

Non, monsieur Solo, à la fin elle m’embrasse pas, pleine de désir, Jason Robards. Je pourrais écrire des pages sur ce que m’inspire le magnifique personnage de Cheyenne. Cet homme qui malgré une blessure fatale, vient passer ses derniers moments avec cette femme qu’il respecte et dont il ne sera jamais vraiment aimé. Qui prend le temps de se raser, se faisant les honneurs qu’un croque-mort n’aura pas loisir de faire. Qui s’en va en souriant sans lui dire ce qu’il ressent vraiment, après une ultime blague de mauvais goût, comme une ultime boutade, pour s’en aller mourir tout seul, là-bas, dans la poussière. Et elle, superbe, sublime, lumière tenace, à la fin, dans ce désert voué à changer pour le meilleur comme pour le pire… notre monde moderne.

A la fin du film, je suis comme le Cheyenne, je suis un peu amoureux mais je sais que je n’ai aucune chance. C’est un film, et je suis là, dans mon canapé, à contempler, un peu béas, cette femme grandiose, à admirer ce visage à la beauté farouche, presque aristocratique. Me vient le tableau de Delacroix, l’orpheline au cimetière. Oui, c’est ça. Une beauté sauvage, indomptable, sans vernis ni artifices, saisie sur le vif.

Les années ont passé, et Claudia Cardinale s’est éteinte à l’âge respectable de 87 ans. J’ai vu quelques photos d’elle, assez récentes, et l’usure avait fait son oeuvre. Pourtant, toujours aussi belle, à jamais aussi belle, car chose géniale que nous procurent les œuvres culturelles, elle sera à tout jamais Jill McBaine. Elle sera toujours ce magnifique visage, ces yeux animés par un beau feu noir, ce port de tête qui révèle une rectitude de l’âme et l’instinct de dignité. Elle sera toujours pour moi l’incarnation, dans une pure fiction, de la femme au combien respectable. Au combien désirable et donc au combien inaccessible… sauf si vous en êtes, heureux homme, l’élu.

Le pire, c’est que je me suis dit, il y a trois semaines, qu’ils étaient tous morts, des acteurs aux comédiens de doublage (j’adore la VF !!!), mais qu’il nous restait Claudia Cardinale.

C’est qui, déjà, qui chantait le temps est assassin ? Ah, oui, Renaud. Un autre Mister Renard ne peut chanter que des choses bien !

Adieu Claudia, merci pour tout, merci pour Jill, ça peut sembler dérisoire mais c’est pour un peu de ce dérisoire que ça vaut encore la peine de vivre. De voir et revoir « Il était une fois dans l’Ouest » et te retrouver pour ce qu’il me reste d’éternité.

Une fin en queue de poisson

Etant donné que je passe mon temps à ressasser le passé sur ce blog et m’interrogeant sur la thématique du jour (de pont donc je me suis dit que j’avais le droit d’écrire un peu des conneries), m’est venu à l’esprit ce souvenir qui quelque part témoigne d’une époque et surtout d’une vision du monde. Hyperactif non déclaré (ou non dénoncé, au choix), mes parents avaient leurs tactiques pour me gérer tranquillement. L’une d’entre elles consistait à me laisser regarder la télévision le soir en leur compagnie, me permettant ainsi d’avoir une certaine culture filmique en matière de production cinématographique des trois dernières décades du siècle dernier. Et s’il y avait bien une chose qui irritait mes parents, qui les faisaient condamner l’oeuvre fraîchement visionnée à la peine capitale du scepticisme poli, c’était quand ça se finissait « en queue de poisson ». En bref, ça voulait dire qu’il n’y avait pas vraiment de fin, pas vraiment de conclusion, les choses n’étaient pas résolues, rien n’était accompli, ils ne vécurent pas « forcément » heureux et n’eurent peut-être pas beaucoup d’enfants (en avoir alors était une très bonne chose).

Dans le cahier des charges des attentes culturelles de mes progéniteurs, il fallait que les choses soient fermes et réifiées. Impossible d’aller au dodo en devant imaginer une potentielle suite. De là, peut-être, la révélation qu’une production artistique ait finalement, liminalement, un rôle social, celui de rassurer et d’alimenter une vision du monde (où tout finit bien), celui d’illustrer la confirmation des idéologies fragiles qui sculptent nos sociétés et inspirent nos mœurs. Ou cette volonté tacite de s’en remettre au narrateur pour faire tout le boulot en nous imposant, avec notre entière complaisance, une fin qui nous rassure et nous émeuve tandis qu’en tant que spectateur complaisant nous nous abandonnons à la sublime catharsis. De là, ce matin, quand je cherche un titre en ayant en tête la fin de l’ère des Poissons, le bordel ambiant avec son parfum eschatologique, et toutes les impasses politiques et sociétales de nos sociétés très démocratiquement roublardes.

Si vous êtes quelque peu intéressé par les choses astrologiques, vous avez dû un jour entendre que nous sommes dans l’ère des Poissons (surtout début avril). Personnellement, très récemment, j’ai appris que j’avais en sus de mon natal et de mon ascendant, un signe lunaire. Un choc, une révélation, car Taureau ascendant Lion, j’avais là tout ce qui pouvait traduire à la fois ma nature tranquille et mon caractère fougueux (entre les cornes de l’un et les crocs de l’autre comme le disait un horoscope très inspiré). Mais, mais, stupéfaction et révélation, je suis Poissons (au pluriel) en signe lunaire. Et paf, la sensibilité, l’émotivité, la fragilité, pour me dire qu’il y a donc une petite midinette en moi qui susurrent aux deux bourrins qui se disputent le trône, des choses qui altèrent conséquemment l’expression de leur virilité grandiose (cornes comme crocs, c’est voué à s’enfoncer quelque part, en fin des fins, comme tout ce qui est vertical – nous parlons symbolisme, hein ?).

Pour aller plus loin, tu prends les éléments, la terre pour le Taureau, le feu pour le Lion, et donc l’eau pour les Poissons. Pas d’air pour dynamiser tout ça, c’est dense, au mieux ça cuit, ça se durcit, ça fait de la poterie. Et des R pourtant, je n’en manque pas dans ma dénomination légale et personnelle, comme si la confrontation avec le système qui nous abrite devait apporter sa petite étincelle dynamisante. Vous l’avez compris, j’adore tout ce qui touche au symbolisme, à l’analyse des symboles, et à force de mixer, au fil du temps, l’ensemble de mes connaissances, ça me permet parfois de déceler des occurrences ou des points de convergences qui ne cesseront jamais de me fasciner. Je pense notamment à Michel Deseille, historien prolixe sur la question ésotérique, toujours pertinent et fertile en anecdotes et connaissances d’initié, à écouter notamment quand il évoque son interprétation de l’Apocalypse de Saint Jean.

Il y a peu, car je travaille constamment sur la chose sémiologique, j’ai appris une nouvelle signification du mot « symbole », en lisant ou en regardant une vidéo, car à force de brasser de la donnée je dois avouer que je ne sais plus, comme un médium effaré, à quelle source me vouer. J’ai donc appris que le « symbole » était un objet, aux temps anciens et achéens, qui était divisé en deux et qui permettait à deux individus, en unifiant le tout, de se reconnaître. Le symbole est donc essentiellement une chose qui s’unit et qui réunit, ce que son antagoniste signifiait quelque part, le diabole, sans m’en donner vraiment la clé de compréhension. J’ai donc passé un peu de temps à me cultiver et j’ai par ailleurs découvert un article très instructif sur le site de l’académie française que je vous inviterai à consulter plutôt qu’à avoir à récupérer la sainte manne culturel en m’en faisant l’indigne propriétaire (https://www.academie-francaise.fr/le-discobole-la-diabole-et-le-symbole-la-parabole). Mais j’ai tiqué sur le sens du préfixe « dia » qui signifie, en bref, la division… il n’y a qu’un petit pas pour que mon esprit anarchiste retrouve dans le mot « dieu » quelque chose de chagrin. Dieu ou diable, ça me rappelle la belle affiche française du film Wolfen que j’ai eu longtemps sur mon mur adolescent (et qui m’a par ailleurs beaucoup inspiré, jusqu’à en avoir fait un gimmick graphique).

En ce moment, c’est l’effervescence avec l’idée de la fin de l’âge de fer pour les adeptes d’Hésiode, la fin du Kali Yuga pour ceux qui sont davantage dans la vibe hindou, ou les aficionados de l’apocalypse et son cortège de symboles qui personnellement me fascinent et me découragent. Je le sais, j’ai essayé de la relire, butant encore sur le coté trop religieux du bidule. De là, une réflexion : ce texte est-il le propos initial ou a-t-il encore été alimenté et modifié par tous ceux qui s’en sont fait les messagers, les intercesseurs et les traducteurs ? Il y a beaucoup de choses troublantes dans ce texte, la force des symboles étant comme le sont les mots, dans la polysémie induite. Je me documente beaucoup, en ce moment, sur la chose ésotérique, la politique m’écœurant par cette médiocrité, que dis-je, cette farce indigne qu’elle est devenue. Ce que j’ai écrit ici depuis quelques années sévit de pire en pire, et je n’ai aucun intérêt à dénoncer l’hypocrisie et la décadence ambiante. De là, l’intérêt du retour à l’Ethos qui était ma conclusion il y a quelques mois de cela. Et ben je vous le donne en mille, l’ère du Verseau (après le recto et son flot d’orthonormés dégénérés) c’est carrément ça.

Non, je ne suis pas dans une vibe new age, avec ses enfants indigos, ses auras de toutes les couleurs, et je ne brûle pas d’encens ni de sauge en m’intoxiquant au passage de fumée me projetant dans des transes révélatrices. Je brasse de la donnée, j’essaie d’en trouver des nouvelles, et force est de constater que ce faisant je ne fais que plonger davantage dans l’océan profond et insondable du sens. Il y a peu, j’étais par ailleurs, pour raisons professionnelles et artistiques, sur un site qui expliquait l’origine et la symbolique de l’alphabet grec. Passionnante excursion qui m’a encore davantage instruit sur l’archéologie nécessaire que nous devrions tous mener pour comprendre à quel point le langage, notamment notre magnifique langue française, nous asservit, nous conditionne, tout en nous fournissant avec malice les armes pour nous émanciper et nous élever. Je parlais de la lettre R tout à l’heure, en usant un peu de la fameuse langue des oiseaux, facétieuse méthode qui aura toujours le mérite de pousser le curieux à s’appesantir un instant sur la structure d’un mot. La lettre R vient de la lettre grecque Rho, qui à la forme d’un P, et pour la faire très courte, qui part de la base à la verticale, pour revenir une fois au sommet en son intérieur. Ce qui va devenir le R finit la course en revenant par une diagonale vers la base. Personnellement, je rajouterai qu’il y a donc un sens, gauche-droite, de cette énergie symbolique. Le R n’est donc pas une énergie qui n’alimente pas seulement l’intériorité (créativité) mais la repousse vers la terre, la base, le système, le monde pour la fertiliser, pour y ensemencer la petite graine du sens. L’air étant l’élément de l’intellect, tout me va, tout me parle.

Tout serait donc parfait, je ne manque pas d’R, si vous venez parfois ici pour le savez déjà, mais une fois l’euphorie de la jouissance intellectuelle que tout bon élève en mathématique aura plaisir à reproduire en résolvant un quelconque problème, force est de constater que le monde pour autant part toujours autant en couilles. Enfin, en ce moment, entre l’empoisonnement massif du vivant (les eaux amères de l’Apocalypse, donc), l’absurdité de l’artificialisation intégrale et névrotique de l’économie (quand l’argent devient une fin en dévoyant le réel), et la tentative de retour à la féodalisation la plus implacable (la France étant la dernière place forte, très violemment assiégée comme vous vous en rendez, je l’espère, un peu compte), ça se passe pas très bien. Mais bon, c’est l’ère du Verseau, et pour la faire une fois encore courte, le retour à l’authenticité. A l’Ethos (l’éthos étant, dans mon idée, l’expression d’une vérité personnelle souhaitant le bien en dénonçant l’idée qu’il faille une autorité pour s’y obliger – mais si, c’est simple !). J’ai peut-être raison, finalement, de penser qu’il ne faut plus attendre de révolution sociétale qui ne fait que maquiller l’ancien monde en revenant toujours à une triste logique despotique. Le changement doit s’effectuer de manière individuelle, au niveau de l’ego et de la conscience. J’allais parler de l’omphalos en pensant au nombril car pour faire dans la métaphore triviale, sortir enfin du nombril pour découvrir les autres et la réalité du vaste monde.

Cependant, une petite voix en moi me dit que ça risque de prendre pas mal de temps encore, surtout quand un simple match de football suffit à mettre dans les rues tout ce que devraient provoquer les scandales que nous subissons depuis des années. Après je n’ai rien contre la liesse sportive… juste que le même niveau d’engagement émotionnel serait souhaitable dans le fonctionnement de nos sociétés prétendument ultimes (la démocratie en tête). En réalité, un match de foot provoque un phénomène démocratique, là où des élections, dans un système ploutocratique, en est la caricature. Et ça me rend triste, parfois. Nous sommes traités comme des enfants turbulents, un peu neuneus, qu’on excite et qu’on exploite en jouant constamment sur la corde émotionnelle.

La fin en queue de poissons de l’ère des Poissons, c’est un peu ça. Tout va mal, mais y a pas vraiment de climax. Comme une impression de révolution lente, lente, lente… Une fin qui n’a pas de fin, une conclusion qui s’étire en nous laissant sur notre faim. La fin des temps ou le temps de la Fin, c’est pas du genre très pressé. C’est encore là que des phénomènes comme la révolution bourgeoise de 1789 nous ont malicieusement conditionnés. Dans cette idée d’une turbulence dynamisant et accélérant les choses, nous en sommes réduits à attendre un brasier qui n’arrivera peut-être jamais. Ce matin, je matais une vidéo de Vidgita, très intéressante chaîne sur Youtube, qui proposait une fiction très réussie qui voyait un astéroïde nous réduire à néant, tandis que plusieurs millénaires plus tard des archéologues mettaient à jour les cultes des dieux SNCF et EDF. C’était bien vu, marrant, avec un petit clin d’œil à ces cultures sans voyelles dont nous tentons encore de percer la clé pour comprendre les noms « secrets ». Mais il faudrait aussi proposer le scénario inverse : et si ça prenait des siècles pour que l’être humain change et comprenne la folie des systèmes qu’il crée ? Et si le temps long était vraiment long ? Et si l’on avait pour prison une terre dont le seul horizon est un désert ? Un désert ? La peine maximum comme le chantait si bien Pablo Villafranca ?

Petite lueur d’espoir : l’ère des Poissons, c’est vraiment la base, le pire. Donc le meilleur reste à venir. Le souci étant que nous ne le verrons peut-être pas, sauf si au hasard d’une ou plusieurs réincarnations nous sommes invités à refaire une partie ou deux. Et si la France survit à tout ça, pourvu que le personnel politique soit moins con que celui qui tout en nous offrant avec une générosité sublime les moyens de mourir en nous privant des moyens de nous soigner, qui valide et camoufle toutes les entreprises d’empoisonnement et de corruptions en nous faisant consciencieusement les poches. De ce vide, de cette fatuité organisée, de cette décadence absolue, pourvu qu’il ne reste que la volonté profonde de ne plus retomber aussi bas… même si cycle aidant, il y aura encore, un jour, une autre ère des Poissons (mais un peu moins nulle, spirale aidant – allez voir Michel Deseille pour comprendre le truc).

Et bon dimanche quand même.

Bon voyage Eric Legrand

Triste jour que celui où j’apprends, presque par hasard, la mort du comédien Eric Legrand. Alors la majorité des messages d’adieu de ses très nombreux aficionados a salué sa prestation en tant que doubleur de Végéta, le personnage de Dragon Ball Z, mais ce serait ignorer le véritable talent de ce comédien dont le timbre et le phrasé étaient tout simplement une forme de sublimation de la langue française.

Eric Legrand, c’était une voix de velours, une voix sublime, une musique noble et belle, pouvant rivaliser d’outrance comme de finesse. C’était pour moi une des plus belles voix du doublage, et j’ai l’immense regret de n’avoir pas pu assister à une prestation du comédien en dehors de cet art véritable, enfin reconnu, qu’est le doublage, bien que je l’ai identifié, très jeune, alors que j’avais 15 ou 16 ans dans un film avec Jugnot et Auteuil, alors qu’il jouait un employé de banque pris en otage. J’étais fasciné par le talent de cet acteur dont la voix, le phrasé, étaient pour moi l’incarnation de l’élégance et de la noblesse. Alors que je créais mes premiers personnages de fiction, j’avais décidé que cette voix serait celle de mon Odysseus, que j’imaginais intelligent, torturé, et très élégant. Une voix qui reflétait son panache et sa finesse, une voix mélodieuse, douce, toute de délicatesse et de caractère.

Comble de l’ironie, aujourd’hui je suis sorti avec mes gosses qui n’en sont plus, et sur la clé USB de ma voiture, j’ai eu la surprise de découvrir que j’y avais enregistré le générique de Capitaine Flam, avec la voix non moins sublime de Dominique Paturel récitant avec un talent inégalable la célèbre introduction. J’ai donc rendu hommage à Dominique Paturel, déclarant à mes gosses toute l’admiration que je ressens pour ces comédiens géniaux qui ont, par leur talent et leur générosité, conféré une part d’eux-mêmes à tous ces personnages de fiction, une étincelle d’âme à laquelle je suis et je reste profondément sensible. Et ce soir, découvrant le décès d’Eric Legrand, je ne peux que ressentir de la mélancolie en songeant à tous ces artistes qui nous ont récemment quitté.

Merci à vous tous, Eric Legrand portait si bien son nom, et j’espère un jour pouvoir vous témoigner, quand ce sera mon tour, toute ma gratitude pour ces moments de bonheur que j’ai vécu en votre compagnie. Vos voix résonnent en moi, j’entends la particularité de vos timbres mélodieux et bien que la mort soit une délivrance, je ressens de la tristesse à me dire que pour vous entendre à nouveau, je ne pourrais plus que m’en retourner à ce qui ne sera dès à présent que des archives. Je me ferai ce WE le duel entre Ikki et Shaka, alors que l’immense Henri Djanik rivalise de talent avec un jeune Legrand qui joue avec une justesse géniale celui qui incarne un ange terrible, infaillible, imperturbable, face à un homme bestial, faillible, désespéré. Parmi toutes ses prestations, c’est le Shaka de l’épisode animé par Araki qui à mes oreilles restera une magistrale démonstration de son immense talent, unanimement reconnu. Ou Seiya dans le troisième film avec Abel… Quand le personnage se révolte et dit « mais alors dites-moi, dites le moi… Pourquoi ce serait-on battu comme des fous ? Pourquoi ? »

Impossible de ne trouver qu’une pépite dans le parcours d’un être qui était par son talent un inépuisable filon… Bon voyage Eric Legrand, une prière pour toi, mais je sais que la beauté dont tu auras été prodigue toute ton existence aura sa récompense là où tu es parti.

Quelle connerie la guerre. Comme naguère, avec Prévert.

Pensées tristes pour tous ceux qui sont encore et toujours les victimes des guerres abominables dont nous avons le terrible secret. La belle poésie de Prévert dont je ne me suis jamais lassé. La vérité de ces conflits industrialisés qui ne sèment que morts et misère et abominations.

« Barbara »Jacques Prévert, Paroles, 1946

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abimé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert, Paroles

Source : https://gallica.bnf.fr

Conniventionnisme

Il y a quelques jours, je fêtais naturellement Noël avec mes petites têtes blondes qui n’en sont plus, quand le sujet du petit papa est arrivé d’un coup dans la discussion. Je matais le film Red One sur Prime avec mon fils qui exceptionnellement était sorti de son antre, quand le sujet du mensonge liminaire du généreux patriarche écarlate est arrivé sur la table. A cette évocation du mensonge, mon fils, qui demeure constamment un écho des plus récentes résurgences youtubiennes, me traite naturellement de complotiste, ce que je contre très tactiquement en arguant que oui, le père Noël est l’exemple même du complot.

Stupeur, tremblement, sans Amélie ni homélie, mon fils me regarde avec cette expression qui dévoile, chez lui, le processus d’une naissance de raisonnement intellectuel de par l’attente suscitée par toutes ces fois où poursuivant l’anathème d’une démonstration implacable, mon rejeton se sentait soudainement moins con. Phénomène que j’ai constaté depuis sa plus tendre enfance, qui lui a permis par la suite de régurgiter autour de lui certaines opinions, que nous qualifierons avec un brin de complaisance, d’originales. Donc, je m’explique : Oui, le père Noël est bien un complot, soit une entente tacite d’une strate de la population, non pas les tas profonds pour une fois, celle des adultes, plus précisément des parents qui ont un intérêt fallacieux à ce sinistre calcul. Je peux le dire, je peux en témoigner. A l’instar de l’héritage religieux que pour beaucoup nous acceptons la dette sans en concevoir l’initiale absurdité, j’avais durant un temps assimilé la coutume, et je dois avouer que dans un couple de parents, ça ne doit pas être évident d’être raccords sur la question. Mais je ne nierais pas ma responsabilité… Oui, j’ai fait croire au père Noël à mes enfants, avec un soin du détail, avec un art manipulatoire que je n’ai même pas exercé avec autant de passion dans mon métier en communication (pour cause de scrupule ou d’éthique au choix). Pour l’anecdote, ma fille y a cru jusqu’à l’âge de 9 ans, ma mère finissant par dévoiler la supercherie dans une séquence dramatique qui vit ma fille débouler les larmes aux yeux et me posant la terrible question : « Papa, le père Noël n’existe pas ? ».

Bon, j’ai réussi à jouer le coup en expliquant à ma fille dont l’intelligence ne supportait pas les explications confuses que le père Noël c’est un symbole, une idée, une image, qui permet d’apporter aux enfants le fameux esprit des fêtes de fin d’année, qui permet à la générosité très contenue les 11 mois et 24 jours précédents de se libérer dans une démonstration merveilleuse d’amour via CB. Mais oui, c’est bien un complot. Je pense qu’il faudrait que les adultes commencent à s’avouer cette terrible vérité qui est la preuve que le complotisme n’est pas un mal mais bien un acte de révélation tant personnel que politique. Une fois que nous avons admis que nous avons fait parti du complot, nous pouvons dès lors accepter de voir les murs de la matrice. Tout n’est que manipulation et croyance. Nos sociétés humaines sont des scènes de théâtre dans lesquels nous participons constamment en jouant nos rôles, tour à tour bourreaux et victimes, dans une logique à l’absurdité insondable. J’ai maté l’excellente série The Jackal sur Prime, et j’ai été fasciné par la volonté du ou des scénaristes à bien transcrire les rapports de domination qui tissent actuellement la réalité de nos sociétés occidentale (pour les autres pas d’illusions, mais je ne parle que de ce que je connais d’expérience). Une affaire de gros et de petits poissons, sachant que la troisième règle avec celle du gros et du petit qui mange ou se fait manger, il y a celle qui avertit « qu’il y a toujours un plus gros poisson que soi ». Dans cette logique du gros poisson qui mange le petit, quand on fait des gosses on se sent un devoir de leur faire croire que le monde est magique et beau, plein de justice et d’amour. Il y a quelque part de la cruauté là-dedans, car quelle bonne raison peut nous animer à ainsi tromper ceux que nous prétendons aimer le plus ? Oui, les complots ont toujours un fond de malveillance, celui qui veut faire croire au père Noël et sa magie attenante est une terrible machine à accepter de reproduire l’inacceptable. « Jungle bells », encore une faute d’orthographe, un « i » pervers, qui dissimulent la terrifiante réalité.

Mais, une fois ce terrible raisonnement mis en oeuvre, et voyant que mon fils se taisait, incapable d’organiser sa pensée pour s’opposer, un peu, à mon impitoyable démonstration, j’enchaînais sur un néologisme qui renvoie aux plus belles trouvailles de la libéralité roublarde. Sans me démonter, j’annonçais à mon fils et au monde (en passant), que je n’étais pas complotiste mais conniventionniste. Concédant que le complot a bien une connotation de malveillance entendue, un poil plus diplomate, un poil plus hypocrite, sémantiquement créatif, j’établissais (phase du consentement tacite) avec l’avènement brutal mais salvateur du conniventionnisme, cette idée qu’il y a bien une entente de plusieurs individus pour en tromper d’autres, mais avec la notion rédemptrice de la collaboration, si nécessaire à la cohésion sociale qui nous unit. En plus, en France, on s’y connait en collaboration, jamais je n’ai vu autant de personnes se résigner à accepter l’indignité et la tyrannie avec l’expression concernée de ceux qui camouflent leur lâcheté avec le masque grave de la responsabilité profonde. J’ai toujours dit que c’était la faim qui créaient les révoltes, l’autre mensonge étant de penser que les révolutions sont le fait d’une volonté profonde de justice et d’égalité. Non, l’espèce humaine se résout très bien à l’injustice quand le sort individuel ne l’oblige pas à sortir les fourches. La connivence, c’est aussi ça, c’est bien ce pacte tacite qui unit deux personnes qui se donnent les bonnes raisons pour ne rien faire et ne rien changer. Je me range dans ce triste lot, j’ai les fourches rases depuis mon récent passage chez le coiffeur.

Je trouve que je suis encore un peu trop acide, ou amer, ou cynique, mais bon, cette fin d’année et ce nouveau gouvernement à base de chaises tournantes et de fond de cuve ne me met pas dans une humeur très optimiste. Y en a pas mal de connivence, aussi, à ce niveau là, et c’est un peu le coup du père Noël qu’on nous fait. Nous sentons que c’est de la grosse connerie, mais nous faisons semblant d’y croire au moment de déballer les cadeaux, en grimaçant un peu de voir à quel point cette année la livraison est bien pourrie… j’avais demandé une démocratie, on m’offre une ripoublique… Non, cette fois je n’irai pas sur ces genoux pour sentir sa grosse barbe me gratouiller les joues. Je suis trop vieux pour ne pas voir dans ce gros bedon, cette accoutrement un poil trop exubérant, ces rennes et ces lutins esclavagisés, tout un symbole patriarcal qui presque me convaincrait que le wokisme existe lui aussi.

Petite confidence, je ne fête plus Noël depuis que mes parents sont morts. J’ai laissé la tradition à mes enfants qui m’embarquent malgré moi, car ayant très bien participé à la connivence, je ne peux à présent les dégoûter de cette liesse artificielle. Après tout, ça reste une bonne soirée, j’ai fini par déballer mon cadeau hier, car je l’avais résolument oublié. Chaque année, à présent, je fête le solstice d’hiver, grand moment de joie car ça signifie qu’on reprend la bonne trajectoire, celle qui verra les jours s’allonger et la nuit diminuer. Y en a qui veulent nous expliquer que non, il n’y a aucun rapport entre les saturnales romaines et la convention catholique. Pour le coup, je ne suis pas dans la connivence… j’ai des doutes quand même, car le hasard, comme cette lune qui dissimule parfois si parfaitement le disque solaire, fait quand même bien les choses.

Je compte sur vous pour que tout cela reste entre nous, naturellement.

Good Bye John Cassaday

Je parle un peu trop souvent de politique sur ce blog, comme un expert de la matière noire, cette chose invisible et intangible qui donne des migraines au monde scientifique, mais je nourris bien des passions dont la BD. Et cette semaine j’ai appris avec une grande tristesse la mort de John Cassaday, un artiste que j’ai appris à aimer notamment sur ce que je considère comme un chef d’oeuvre du genre, Planetary avec Warren Ellis au scénario.

Je n’ai pas beaucoup de choses à dire sur l’artiste, je ne suis pas du genre à farfouiller dans la vie des gens, j’ai déjà trop de mal à vivre la mienne, donc je n’ai pas suivi le cours de la carrière de l’artiste autrement que par ses collaborations et ses oeuvres. J’ai lu un peu de sa contribution sur la série X-Men, j’ai adoré l’évolution de son style, sobre et délicat, anti-spectaculaire et en même temps d’une étonnante puissance dans la simplicité. En faisant une rapide recherche avant d’attaquer ce billet, j’ai vu une cliché de lui, apparemment jeune, et j’ai été surpris de constater à quel point il ressemblait au personnage du Batteur de Planetary. Je ne pourrais jamais signifier l’admiration que je porte à tous les artistes qui oeuvrent, c’est le juste verbe, pour nous apporter la beauté de la créativité et de l’imagination dans un monde qui se complaît dans la trivialité et une volonté farouche de ne jamais sortir de l’ornière, de l’impasse, d’un monde ancien. A chaque fois que j’apprends la mort d’un artiste, notamment dans la BD, c’est toujours avec le sentiment qu’un chaman de la Bulle nous quitte en nous laissant tous un peu orphelins.

Bye Bye John Cassaday, je ne te connaissais pas autrement que par les êtres que tu imaginais et dessinais, que par ton trait particulier qui au tout début m’avait rebuté avant que tu m’apprivoises et que tu me fasses comprendre que c’est ça aussi la beauté : ne pas forcément répondre à une attente, mais bien proposer quelque chose de nouveau, d’inattendu, pour enrichir nos désirs trop souvent rendus conformes par les modes et les lignes éditoriales qui finalement répondent autant aux idéologies dominantes que le reste.

Il me vient l’image finale de l’épisode des X-Men qui voit Kitty Pryde prisonnière d’une immense balle qui finalement ne percute pas la Terre mais la voit s’éloigner horriblement, terriblement, loin de tous et de ceux qu’elle aime. La dernière page, sublime, montre la balle et une case de dialogue qui sobrement finit la phrase entamée la page précédente avec l’adjectif « parti ». J’aurais voulu trouver cette image en ligne, je sais qu’elle dort quelque part dans le bordel qu’est ma bibliothèque, repaire de petits trésors. Toi aussi tu as décidé de partir et c’est bien triste car très égoïstement je sais que je ne peux plus que me repaître de ce que tu as déjà créé et qu’en partant si jeune, tu nous as tous privé de ton talent si particulier. C’est pas grave, va, j’espère simplement que pour des gens qui mettent de la magie et du rêve dans le coeur des autres, il y a une petite place, spéciale et douce, pour eux, à ce qui ressemble au Paradis.

Allez, une image piquée sur le site (https://them0vieblog.com/2010/04/21/astonishing-x-men-omnibus-by-joss-whedon-john-cassidy/), qui pour le coup illustre à la fois la tristesse de ton départ et démontre la réalité de mes trop courts compliments. Peut-être qu’un jour je me donnerai le temps de rendre hommage à tous les artistes que j’aime en faisant le travail de critique que j’ai mené, une fois n’est pas coutume, sous un autre pseudonyme.

AbracadabrIA

Voilà… Vous êtes plein d’une bonne volonté combative et positive, et paf, alors que vous vous êtes mis à bosser au petit matin, vous entendez encore un propos admiratif, bourré de superlatifs, pour nous annoncer, encore, la menace des IA concernant l’avenir de l’Homme. Non, je déconne. Concernant l’employabilité de l’homme (avec un petit h qui inclue la Femme) ou plutôt son utilité dans un monde où il y a des droits mais aussi et surtout des devoirs. Le devoir d’obéir et de rapporter de la thune car faut pas déconner, tous ces droits ça coûte cher, comme si vous étiez nés pour vous tourner les pouces sur le dos de la glorieuse collectivité et ses héros producteurs et anonymes.

J’y ai cru au(x) IA(s). Je sais, j’aurais toujours ce coté un peu naïf, cette volonté de croire à fond au tour de magie sans me dire qu’il y a un truc, mais plutôt que j’assiste peut-être à un phénomène échappant à la platitude des injonctions de la physique élémentaire (après, à mes yeux, la physique élémentaire c’est de la magie ordinaire, mais je ne m’égarerai pas aujourd’hui à ce sujet – j’ai du boulot !). Donc, au début, j’y ai cru. En bref, et pour faire clair, pour ne pas faire comme tous les observateurs qui cèdent ainsi aux injonctions de croire sans vouloir comprendre, j’ai cru que des génies du développement informatique avaient réussi à coder la créativité, l’inventivité, que des schémas d’élaboration intellectuelle et/ou artistique avaient été algorithmés, à coups de grandes équations complexes échappant enfin à la tyrannie du fonctionnement binaire.

Il faut dire que me concernant, ça faisait rêver. J’ai littéralement des dizaines de concepts, d’idées, de scénarios qui attendent et que je ne pourrais sans nul doute jamais concrétiser parce que je suis d’une part individualiste et d’autre part car je suis réaliste. Mais les IA, durant un temps, furent une promesse qui engendra des petites étoiles dans mes yeux gris fatigués, qui créa en moi ces papillons dans le ventre qui font la joie des récits érotiques quand Madame dévoile ses pulsions matinales avec la subtile légèreté de la métaphore coprophile. Alors je m’y suis mis, j’ai prompté, j’ai testé, j’ai essayé, j’ai benchmarké pour reprendre des termes qui maintenant me font sourire plus qu’ils ne m’inspirent. Et au fil du temps, ce sont surtout les limites, les contraintes, allez, osons le mot terrible, les frustrations, qui se sont imposés à moi, balayant les papillons comme le fait consciencieusement mon chat noir adoré (infatigable machine à gober).

Une fois encore, dans ce monde de mensonges et d’escroqueries, où tacitement les acteurs majeurs d’un système s’entendent imposer un narratif en lieu et place de la réalité, tout ça n’est qu’un tour de magie, la fraîcheur de la crédulité essorée. Pillage de droits intellectuels, pillage d’œuvres, processus de confection qui tiennent davantage du bricolage méthodique que de la confection héroïque, les IA ne sont qu’un trompe-l’œil de plus dans ce panorama de grugeurs et de petits profiteurs. Oui, si vous n’avez aucune culture générale, si vous souhaitez juste aligner des mots pour aligner des mots sans chercher, à mon exemple, à jouer un peu avec les possibilités de la sémantique et surtout l’ingéniosité à créer quelque chose qui dépasse l’énonciation basique d’une idée, alors oui, oui, oui, les IA c’est génial. Enfin, ça ne reste que de la mise bout à bout de mots répondant à une thématique, mais l’amoncellement de caractères, des petites fulgurances piochées de ci de là, peuvent vous ébaudir et vous troubler durablement. J’avais accompli un test avec ChatGPT (ce que mon esprit retors me force à lire comme LHOOQ) qui avait été accablant. Des conneries, des lieux communs, des absurdités, en bref un niveau d’information, une qualité d’information totalement nulle. Oui, la syntaxe était là, j’avais les yeux moins abîmés qu’à l’accoutumée en lisant de la prose de réseau social, mais dans le fond c’était faux et surtout délirant. Déjà, j’ai senti la roublardise de l’outil, qui n’hésite pas à déclarer avec conviction la plus énorme des conneries. Je me suis dit, alors, victime de ma propre propension à imaginer le meilleur, que ce cerveau mécanique allait grandir et mûrir, oubliant que tout ça ne reste qu’une lutte entre le O et le 1, condamnant cette fameuse intelligence à ne jamais pouvoir sortir de l’ornière fatale de la binarité crasse (ou manichéisme). Qu’elle pouvait apprendre. De cet instinct paternel qui me colle au karma durablement.

Ensuite, je me suis attelé aux IA de création artistique… encore une fois, avec les meilleures intentions. Je me suis dit que pour mes projets, avoir un petit assistant me ferait du bien, mais j’ai encore bien déchanté. Résultats hasardeux, maîtrise nulle du processus, et surtout l’obligation de devenir rapido un ingénieur du prompt (dire que certains imbéciles se sont gaussé un jour de ma volonté à devenir directeur artistique tandis que tout ce que je créais était bassement rémunéré et totalement récupéré par l’entreprise qui se faisait un pognon de fou sur mon dos). Il faut le dire : il y a encore, dans le domaine de l’informatique, cette fascination un peu débile en considérant la plomberie digitale pour autre chose que ce qu’elle est. Après, quand on voit constamment les mêmes commentaires subjugués clamant que l’IA est là et pouf, plus besoin d’humains, pourquoi se gêner ?

Après deux ans d’observation, après deux ans à tester, je le dis : les IA sont du bluff, de la grosse machine à stocker et traiter de la donnée. Un savant dosage entre une masse de patern et une masse de lego. L’individu sans créativité, le pur consommateur, y trouvera son compte, car sans fatigue, sans effort, sans réflexion, sans l’étincelle qui fait que vous n’êtes pas qu’une bouche physique et mentale qui ingère sans cesse, il pourra crânement se dire qu’il faut aussi bien que l’individu qui aura sué (mais quel crétin) pour produire ce que quelques mots savamment ordonnés auront réalisé. Les IA, en cela, sont encore une fois la démonstration patente d’une dégénérescence à la fois morale et intellectuelle, pour ne pas dire existentielle. Car ces IA ne sont, à l’arrivée, qu’un mécanisme d’exploitation supplémentaire.

Un processus de protection des droits à la propriété intellectuelle va se renforcer. Et il sera salutaire pour beaucoup de redescendre sur terre. Il faut arrêter d’utiliser le terme « intelligence » lorsque le processus moteur est celui d’un assemblage vulgaire. Il n’y a pas une once de réflexion, pas une once d’autonomie, de création, dans le processus. Juste une base de données avec la colonne « œil » et une zone d’assemblage avec une délimitation précise où placer la fameuse donnée, de part d’autre de la zone « nez ». Après, du croisement dynamique, du filtre, un petit script pour les transitions, une variable pour l’homogénéité. Ok, c’est quand même du boulot, à concevoir, à coder, à rendre viable. Mais ce n’est pas de l’intelligence. C’est encore une fois de la plomberie, ni plus ni moins. Et un tuyau c’est beau, mais ça reste qu’un putain de tuyau, et une plomberie une putain de plomberie. Il vous est tout de même permis de vous éberluez devant la beauté sobre et pur d’un bidet finement stylisé, ce n’est pas à moi de tyranniser vos goûts.

Allez, je retourne à mon boulot… et dire que durant un temps j’ai eu l’illusion de croire que ces outils pouvaient me faire gagner du temps. Là, dans le processus de création artistique, ces IA pourraient s’avérer utiles… non pas en pillant les artistes mais bien en les aidant à créer, en facilitant tous les processus souvent astreignants qui demandent du temps. Mais il y a tellement moins de pognons à se faire, que je n’imagine même pas que ce petit miracle ait lieu. Attention, je ne dis pas que ces outils ne sont pas utiles. Je dis juste qu’il faut faire la part des choses. Comme l’a si bien dit le Christ, rendre à César ce qui appartient à César… et s’il faut commencer à rémunérer les artistes qui abondent les bases de données actuelles, c’est clair que l’opération sera d’un coup beaucoup moins rentable et donc immédiatement sabordée.

Désinvolte

En ces temps de révolutions tranquilles
Tellement de cris et de bruits qui cognent
Tous ceux qui vous le donnent en mille
Tout en s’en mettant plein les pognes

Y a jamais eu autant de belles paroles
Et de grosses vessies faisant lanternes
En très grandes pompes ça caracole
Dans un paysage de plus en plus terne

Restons désinvoltes
Pas la peine d’aborder
Ces histoires de révoltes
Y a plus qu’à accorder
Le doux son de nos colts

En ces temps d’apocalypses lents
A l’horizon y a rien qui déboule
Tu peux continuer à fermer l’rang
Sans redouter le petit coup’d’boule

Y en a tellement qui y croit dur
Comme fer que tout peut revenir
Alors que l’odeur sous la dorure
C’est ce qui reste de leur avenir

Restons désinvoltes
Pas la peine d’évoquer
Ces besoins de récoltes
Y a qu’à révoquer
Le commerce des biscottes

Y a que la Terre qui fait révolution
Petit slow au milieu des astres
Sans qu’aucune considération
Mesure l’étendue du désastre

Les gens sont comme des météores
Perdus dans des courses folles
Agitant leur capes de matadors
Car dans le vent tout s’envole

Restons désinvoltes
Plus la peine d’imaginer
Ces fleurs qui virevoltent
Y a plus qu’à accepter
La décharge à 100 00O volts.

« écrit en attendant qu’arrive le bus de mon fils, traduisant mon état d’esprit car je déteste attendre ;-} »

Désaturation

Je suis allé voir le second volet de Dune de Denis Villeneuve, ne partageant pas l’enthousiasme aveugle de ma fille en trouvant le film très monochrome, d’une fadeur chromatique qui m’a poussé à m’interroger sur la potentielle déliquescence des bâtonnets de mes yeux fatigués. Une petite pensée pour une stagiaire que j’avais embauché, Clémentine, qui m’avait interpellé par rapport à la psychologie appliquée à la communication. Nous avions convenu de réaliser certaines expériences, et j’avais eu plaisir à constater, à mon grand dam, que certaines de ses assertions s’étaient révélées justes, comme cette fois quand, entre deux pubs, un simple changement de saturation sur un fond vert avait amélioré le score d’une publicité en print. Elle avait pris le temps de m’expliquer, alors, que les gens entre 40 et 55 ans étaient davantage séduits par des couleurs désaturées et autres tons pastels, ce qui s’était réalisé assez nettement. Oui, je sais, il n’est pas possible non plus de parler de réelle expérience établie dans des conditions pouvant réifier une potentielle vérité, mais je pensais vraiment que la pub ferait un bide – au contraire, elle a même un peu mieux marché qu’à l’ordinaire. Après, peut-être que je voulais que Clémentine ait raison, toujours dans une soif éperdue de sens, j’avais peut-être besoin alors d’en trouver dans des études et l’intérêt d’une personne à l’intellect aiguisé qui ne se suffisait pas de son très personnel sens du beau et de ses petites convictions esthétiques. Les métiers de l’image et de la communication demeurent une expérience intime et puissante sur les affres de la mesquinerie bourgeoise que tout professionnel endure à plus ou moins forte intensité.. Enfin, j’avais été éduqué sur l’existence des bâtonnets et leur rôle stratégique dans notre perception du monde.

Depuis Dune 2 (titre en soi assez comique), je teste ma vision en essayant de jauger si je souffre d’une inéluctable désaturation. Mon salon étant une jungle de plantes vertes, mes petites chéries, j’essaie de voir si les couleurs de leurs feuilles sont moins flamboyantes qu’à l’ordinaire. Et c’est pour le coup très difficile d’avoir un avis tranché sur la question. Comme toujours, condamné à l’enclos de la perception sans pouvoir changer vraiment de point de vue (au premier degré), je suis perplexe. Ce qui m’a poussé à écrire ce matin ce billet avec ce titre, car dans les faits je me demande si je ne vois pas le monde de plus en plus gris. La désaturation, chez moi, naît peut-être davantage d’une saturation. Le pire c’est que j’ai adopté un chat noir – heureusement que la nature a eu l’heureuse inspiration de le doter d’une paire de yeux émeraudes qui ne cessent de m’émerveiller à chaque instant que je les croise !

Saturation à cause de l’actualité. Après 50 ans de désindustrialisation intensive pour cause de financiarisation abusive, notre pays connaît le déclin inéluctable d’une nation qui continue de vivre sa tranquille trahison politique. Saturation à cause d’une l’idéologie nauséabonde qui me fait subir chaque jour un sophisme triomphant. Saturation à cause de tous les scandales qui émaillent notre société dont la corruption est devenue une réalité systémique. Saturation à cause du climat belliciste qui fait qu’hier j’entendais un professionnel de la mort de masse s’enthousiasmer sur la place de la France dans le commerce de l’armement. Petite pensée pour cette news dans laquelle des enfants maniaient des faux fusils doté de téléphone leur permettant de connaître les joies du shooting en milieu urbain grâce à la réalité augmentée, concept aussi abscons que l’intelligence artificielle. Saturation, aussi, de l’escroquerie d’une sémantique marketing qui s’insinue dans chaque pore d’un langage contaminé par l’ultra-libéralisme triomphant.

Ma fille a adoré Dune. En rentrant de la séance, je n’ai pas pu m’empêcher de tempérer son enthousiasme avec cette affaire de colorimétrie. Personnellement, je continue de penser qu’avec un poil plus de saturation dans ce désert gris, l’image aurait gagné en télégénie. J’ai toujours considéré cette inclination à la désaturation et à l’abus de pastellisation comme un travers d’un embourgeoisement que dévoile l’aliénation de la convention. Ah ! Cette bonne vieille teinte taupe qui faisait les beaux jours des devantures de certains magasins à la fin de la première décade de notre second millénaire. Quelle horreur que ce bordeaux marronnasse qu’on m’aura imposé tant de fois avec cet air faussement inspiré qui dissimule gauchement un bête mimétisme social ! Oui, je sais, l’abus de couleurs psychédéliques et survitaminées n’est pas non plus idoine. Soit. Mais entre les deux, n’y a-t-il pas un oasis dans lequel trouver une certaine et calme beauté ? La Joconde avec un peu moins de peps et ça deviendrait une grosse sauce de marrons noisettes qui ne ferait même pas un bon ersatz de Nutella. Je ne parle même pas de mon Delacroix adoré… que serait le Romantisme sans cet éclat fier de couleurs jetées comme des moments de colère ou d’humeurs prestement exaltés ?

Une fois encore, ce n’est que mon avis. Ma fille a adoré Dune 2 et ses images ternes… ou alors elle a adoré un film magnifique à l’image subtilement sobre et élégante. Paradoxalement, je ne pouvais m’empêcher de penser au Petit Prince et aux dunes colorées de Saint Exupéry. J’ai toujours considéré ce beau livre comme l’illustration d’un homme qui décrit la mort inéluctable de son enfant intérieur. Peut-être que j’essaie de protéger le mien en le laissant dans son désert coloré. Je deviens nostalgique des films de mon enfance, dans lesquels je revis une société toujours aussi bordélique mais qui transpire une envie, un désir, que je ne retrouve pas dans la frénésie suspecte des images d’aujourd’hui. Les couleurs sont vives, l’image transpire un naturel que les filtres d’aujourd’hui polluent un peu trop. En matière artistique, l’artifice s’ensuit souvent de l’artificiel. L’abus de procédés dévoile une tentation de camoufler le prosaïque tant abhorré. La volonté coupable de sublimer le banal en lui donnant la patine des clichés photographiques des magazines de mode.

Un truc qui me rassure quand même… c’est que je les trouve bien vertes mes petites plantes. C’est peut-être Dune 2 qui était par trop désaturé ? C’est sur cette note d’espoir fébrile que j’achèverai mon billet du jour avec un clin d’œil sur-batônnemisé.

Le légal, le moral, et les IA

HIer soir, ma fille m’a invité à une séance spéciale, car unique, d’un film adapté du manga Psycho-pass dont je ne connaissais que le premier épisode, découvert en sa compagnie il y a quelques années. Initialement, c’était un devoir de père de l’accompagner, mais à l’arrivée ce fut une excellente soirée à découvrir un très bon métrage. Je me moquais intérieurement de moi d’être resté sur mon Akira, meilleur métrage de l’animation japonaise, car à vrai dire si le chef d’oeuvre de Katsuhiro Otomo conserve sa superbe, il est à présent, malgré tout, marqué par certaines thématiques qui étaient alors en vogue… il y a peu, avec mon beau-frère, nous évoquions tous ces films des années 70-80 qui tournaient autour de la thématique des pouvoirs psychiques. Alors que je m’interrogeais sur la disparition de ce type d’intrigue, il m’a rétorqué très logiquement que les films de super-héros avaient complètement tué l’intérêt potentiel pour ce type de prouesse… et oui, l’emphase, l’hubrys, encore et toujours, qui tonnent et claironnent en commuant le son doux des choses délicates… J’aimais pourtant toutes ces intrigues faites d’individus particuliers suscitant la convoitise d’organisations plus ou moins obscures, toujours secrètes, et qui finissaient en bonne conclusion par faire la démonstration dantesque de leurs capacités. Furie de De Palma, Mai the Psychic Girl, l’échiquier du Mal de Dan Simmons, La grande Menace avec Richard Burton dont la VF me reste toujours comme une intense madeleine, Scanners, et donc Akira… Alors, la menace, la chose dont on attendait l’émergence comme sorte de grande (r)évolution à venir, c’était l’esprit humain, échappant au carcan du corps pour se sublimer, se transcender, dans une forme d’énergie cosmique, immanente, omnisciente.

Le film d’hier m’a plu mais il m’a aussi fait prendre conscience qu’à présent c’est bien à la machine qu’on voue cette sorte de culte étrange. Je constate, autour de moi, dans les médias, cette fascination pour ce qui désigné comme une « intelligence artificielle », nourrissant autant de craintes que de fantasmes. J’ai toujours été un homme profondément romantique, en cela que j’ai toujours été exalté et profondément rêveur. Le paradoxe c’est qu’on m’a souvent reproché ma froideur et ma distance, parfois même mon manque de cœur… J’ai juste le défaut de me méfier de mes émotions comme il est sage d’identifier avant toute chose sa propre nature. Qui fait l’ange fait la bête… De cette tension s’est nourri mon caractère qui fait que si j’adore, je n’idolâtre jamais… Si j’aime, je ne le fais jamais à moitié, je ne crois pas aux compromis, ces zones grisâtres qu’en ces temps ultra-libéraux certains veulent nous convaincre de l’utilité. Je ne transige pas avec la morale, je ne crois pas, à l’instar de la vérité ou de la justice, qu’on peut la transformer en un artefact narratif. Au petit matin, quand chacun de nous se réveille, c’est aussi le rappel de ces anges et ses démons qui composent la cour que nous formons au fil de nos vies. Les regrets, les remords, les actes manqués, les actes moches, nous font compagnie et nous escorte jusqu’au bout. Il est possible de trouver une manière de s’en accommoder, le déni et la corruption tacite sont des solutions très accessibles. Personnellement, j’essaie juste de consciencieusement éviter que le sérail s’agrandisse par trop. Et pour cela, la première règle c’est de ne pas se faire entraîner par autrui. Ne pas forcément « penser » comme ce que je désignerai les systèmes nous invitent à penser. Considérer les choses, c’est déjà les considérer en partant de soi. Le souci étant souvent que nous ne prenons pas le temps de réfléchir à la sémantique, à la signifiance de ce que nous regardons. Nous utilisons des expressions, des conventions, comme autant de « prêt-à-penser » qui dès leur acceptation, dès leur utilisation, nous entraînent dans des logiques perverses et transverses. C’est le cas, à mon sens pour les « IA », un acronyme qui dès le départ, à l’instar du mot « dieu », impose une identité et un ensemble de valeurs qui ne permettent pas de considérer le sujet dans la crudité de l’idée première. Car oui, le mot est une idée identifiée, habillée, vêtue et parée pour être manipulée à l’envi dans la maison de poupées qu’est le langage, qu’est la pensée.

HIer soir, donc, après le film, ma fille me demanda, curieuse, expectative, mes impressions… qui furent bien entendu positives et enthousiastes. Mais immédiatement, je lui confiais que je doutais que le public de ce genre de programme saisisse la portée philosophique du propos qui est, à mon sens, une réflexion au niveau systémique de l’ingérence de la technologie dans le fonctionnement des sociétés humaines. En bref, dans le film, des IA rendent plus ou moins obsolètes l’intervention humaine par une forme d’auto-gestion dont l’impartialité est à la mesure du caractère inhumain et mécaniques des mécanismes mis en oeuvre. Il y avait des propositions intéressantes sur l’idée des lois, sur la religiosité qui naît d’une adhésion au scientisme (à ne pas confondre avec la science tout court), sur la soumission à la technologie proportionnelle à notre démission à vouloir gérer nous-mêmes nos existences. Le paradoxe c’est que je compte très prochainement utiliser les IA actuels pour mon travail, ce que ma fille voit d’un très mauvais oeil. Elle a tenté alors de me clarifier son point de vue en m’expliquant que pour elle les IA menacent le statut de nombres de travailleurs, en premier lieu les artistes. J’ai tenté alors en retour de lui expliquer que le problème n’est pas l’outil, car les IA ne sont que ça, des outils, mais bien le fonctionnement et la philosophie des sociétés ultra-libérales qui deviennent la norme. Le souci n’est pas l’outil, ne sera jamais l’outil, mais bien la manière dont la richesse produite est redistribuée ou au contraire, accaparée.

A la fin du film, le personnage féminin principal commet un acte profondément christique, courageux, voire révolutionnaire. Je dois dire que ça m’a emballé comme m’avait emballé, il y a plus de 30 ans de cela, la fin de Max et les Ferrailleurs de Claude Sautet. Ce moment charnière où un individu préfère son humanité, sa dignité, son intégrité, à la compromission qu’on lui propose. Je ne pense pas que ma fille ait mesuré l’invitation silencieuse à la révolte, je ne pense pas qu’elle ait discerné l’intelligence du propos… pas qu’elle en manque, au contraire, d’intelligence, à l’instar de ceux de sa génération… mais parce qu’elle est prise comme nous tous dans les rouages d’un systèmes qui ne nous donne pas le luxe de réfléchir vraiment, de considérer les choses dans leur ensemble. Le progrès dans le domaine des IA vient pourtant de nous forcer à faire ce boulot, au risque sinon de finir comme dans le métrage dans une société où mécaniquement tout est géré, et donc fourvoyé, perverti, par les maîtres mécaniciens. Étrange constat que nos sociétés, dénonçant constamment le manque grandissant d’humanité et de compassion dans les rapports humains comme sociaux, ne peuvent que se perdre dans ses promesses technologiques qui peu à peu, très insidieusement, échange la liberté contre le confort.

Comme un pacte avec le diable, c’est pourtant ce que nous sommes qui est en jeu. Il faut s’interroger sur le prix à payer, il faut considérer la duperie dans l’échange. Les IA ne seront que des outils si nous ne nous perdons pas dans une sacralisation excessive qui sert ceux qui veulent conserver le fonctionnement des systèmes à leurs bénéfices. Les IA seront nos maîtres si nous en faisons de nouveaux dieux, installant une théocratique technologique qui n’a besoin que de notre apathie et notre soumission tacite pour prospérer… dans tous les sens du terme.

La bande-annonce de l’excellent film vu hier, que je vous invite à découvrir :