Claudia Cardinal et le Cheyenne

Bon… Je finis ce jour une grande étape dans mon travail, je m’arrête un instant avant de m’y remettre, et paf, je prends dans la ganache la mort de Claudia Cardinale…

J’ai un film favori, un film qui l’air de rien parle de moi, de qui je suis vraiment. Un film que j’ai vu, estimation à la louche, une quinzaine de fois… pour tout avouer, je l’ai revu il y a 3 semaines quand j’ai essayé de le faire découvrir à mon fils. Ce film, c’est « Il était une fois dans l’Ouest » de Sergio Leone, avec notamment Claudia Cardinale dans le rôle de Jill.

Je ne dirais pas pourquoi ce film est mon film, pourquoi il le reste depuis tout ce temps, sachant que je l’ai vu la première fois à l’âge de 13 ans, en étant un peu déçu par ailleurs… Déception coutumière quand, à force de te vanter quelque chose, ton attente ne peut qu’être déjouée par ce que tu découvres. De l’importance de ne pas nourrir d’attentes et de réaliser ses propres rêves ou ses propres désirs.

Mais à chaque fois que je revois le film, la première fois que le magnifique visage de Claudia Cardinale apparaît à l’écran, je suis toujours subjugué. Je suis un homme très étrange concernant les femmes car je les respecte profondément. Un respect qui les aura souvent beaucoup déçues, mais je suis un fils à maman, et maman était une femme hors du commun. Alors, sans rechercher ma mère chez les femmes qui ont partagé de près ou de loin ma vie, j’ai toujours ressenti un ineffable bonheur en présence de ce féminin sacré qu’incarnait si parfaitement ma maman. Un féminin sacré qui porte bien son nom et qui aura toujours suscité mon respect, une certaine distance, une attente aussi, peut-être, pour le coup. Je suis un homme de désir, je suis un homme à la masculinité très prononcée et paradoxalement très féminin par une sensibilité et une générosité qui auront souvent été des obstacles mais aussi une saine limite. C’est pour cette raison que je suis un homme loyal, c’est aussi pour ça que je n’aime jamais qu’une personne à la fois et qu’il n’est pas possible d’intégrer la tromperie dans mon mode de vie. Comme je l’ai répété à tant de femmes qui ont eu la volonté de me materner, j’ai déjà eu une mère et je n’ai jamais eu besoin d’une autre. Je rajoute souvent que c’est parce qu’elle était parfaite et qu’elle m’a donné tout ce qu’elle avait à me donner. Je souhaite à tout homme, et même à toute femme, d’être aimé ainsi par un parent car il peut ensuite vivre sa vie en ayant la capacité à donner, à son tour, ce qu’il a tant reçu. La conséquence étant qu’aimer sa mère, respecter la femme qu’elle était, t’oblige ensuite à respecter toutes celles que tu croises en ne la réduisant jamais à un obscur et parfois obsédant objet du désir.

Il était une fois dans l’Ouest, contrairement à un film comme The substance, est un film dont l’un des discours est foncièrement féministe. Il montre une femme qui se révèle être une prostituée qui se révèle un sacré bout de femme (comme le dit l’Harmonica en évoquant les propos admiratifs de Cheyenne) qui se révèle l’espoir dans un nouveau monde où les hommes rustres du passé n’ont plus leur place. Jill a survécu dans un monde d’hommes qui l’ont profanée, cherche la liberté, lutte contre son destin et la fatalité, en conservant malgré tout, avec un peu d’eau chaude et du savon, sa dignité. Finalement, deux de ces hommes vont l’aider et lui permettre de réaliser son rêve. Deux hommes vont vraiment l’aimer sans rien demander en retour, parce que c’est bien. Parce que c’est juste.

Je tombe ce jour sur une interview de Bruno Solo qui évoque, répondant à la question sur un souvenir cinématographique dont il aurait éprouvé l’érotisme intense, le moment durant lequel Jill et Cheyenne se retrouvent lorsqu’il vient visiter celle qu’il a prétendument rendue veuve. C’est déconcertant… J’aime bien Bruno Solo, mais il dit n’importe quoi. Intéressant comme la mémoire nous joue des tours et lui n’a pas dû voir le film une quinzaine de fois, alors on dira que c’est pas grave. Non, elle n’embrasse pas le Cheyenne, Jason Robards, à la fin de la scène. Et non, elle n’a pas les épaules nues et le poitrail excité dans cette scène (c’est l’Harmonica qui brutalement met fin à son désir de partir de la maison en transformant sa robe de veuve en robe d’été – il la « soumet » pour mieux la sauver des pistolero qui lui veulent du mal – l’Harmonica n’est pas doué pour la communication verbale et préfère la mise en scène !). C’est un peu gênant de voir des détails comme le désir de Jill évoqué par Solo, car justement, il n’y a jamais de désir chez Jill (même si oui, Jason Robards est très beau). Oui, Cheyenne est troublée par Jill, Franck/Fonda la viole, et l’Harmonica/Bronson campe jusqu’au bout dans sa masculinité monolothique. Tous les hommes dans le film témoignent de l’intérêt pour elle. Mais elle, à aucun moment du film, ne montre le début d’une excitation. Décrite comme une travailleuse du sexe qui suscite la nostalgie de ses anciens clients, à la toute fin du film elle témoigne de la naissance d’un sentiment amoureux par la puissance du regard de Claudia Cardinale. Sergio Leone respecte Jill, c’est elle l’héroïne, le personnage principal. Dans ce monde d’hommes, qui s’entretuent, qui s’exploitent, qui se méprisent, s’aiment, ce haissent, c’est elle qui est la source de vie et de bonheur. Bien sûr, c’est Leone, un homme conscient de la vulgarité de l’hypocrisie bourgeoise, donc il se devait, comme il le fera encore plus violemment dans « Il était une fois en Amérique » (et qui me rend difficile son visionnage), de montrer comment les hommes peuvent souiller cette beauté par pur égoïsme, par vulgaire bestialité. Mais il ne faut pas s’y tromper… la Femme est belle, par nature, là où l’Homme est force. Le regret étant que nous sommes dans le règne des brutes et que les femmes, malgré les « progrès » de pure apparence, ont encore de nos jours de bonnes raisons de ne pas se sentir, de ne pas se savoir, en sécurité. Leone le savait, voulait le dénoncer. Le viol de Jill par Franck est faussement doucereux, faussement érotique. C’est un moment de perversité où une femme cherche à survivre. Et Leone de montrer à la fin du film que sa dignité est intacte. Même si elle sera toujours un objet de désir, nous sommes tous des pauvres types, certains déguisant leur désespoir sous un humour douteux. Tel Cheyenne qui agonise en silence, dans un sourire.

Non, monsieur Solo, à la fin elle m’embrasse pas, pleine de désir, Jason Robards. Je pourrais écrire des pages sur ce que m’inspire le magnifique personnage de Cheyenne. Cet homme qui malgré une blessure fatale, vient passer ses derniers moments avec cette femme qu’il respecte et dont il ne sera jamais vraiment aimé. Qui prend le temps de se raser, se faisant les honneurs qu’un croque-mort n’aura pas loisir de faire. Qui s’en va en souriant sans lui dire ce qu’il ressent vraiment, après une ultime blague de mauvais goût, comme une ultime boutade, pour s’en aller mourir tout seul, là-bas, dans la poussière. Et elle, superbe, sublime, lumière tenace, à la fin, dans ce désert voué à changer pour le meilleur comme pour le pire… notre monde moderne.

A la fin du film, je suis comme le Cheyenne, je suis un peu amoureux mais je sais que je n’ai aucune chance. C’est un film, et je suis là, dans mon canapé, à contempler, un peu béas, cette femme grandiose, à admirer ce visage à la beauté farouche, presque aristocratique. Me vient le tableau de Delacroix, l’orpheline au cimetière. Oui, c’est ça. Une beauté sauvage, indomptable, sans vernis ni artifices, saisie sur le vif.

Les années ont passé, et Claudia Cardinale s’est éteinte à l’âge respectable de 87 ans. J’ai vu quelques photos d’elle, assez récentes, et l’usure avait fait son oeuvre. Pourtant, toujours aussi belle, à jamais aussi belle, car chose géniale que nous procurent les œuvres culturelles, elle sera à tout jamais Jill McBaine. Elle sera toujours ce magnifique visage, ces yeux animés par un beau feu noir, ce port de tête qui révèle une rectitude de l’âme et l’instinct de dignité. Elle sera toujours pour moi l’incarnation, dans une pure fiction, de la femme au combien respectable. Au combien désirable et donc au combien inaccessible… sauf si vous en êtes, heureux homme, l’élu.

Le pire, c’est que je me suis dit, il y a trois semaines, qu’ils étaient tous morts, des acteurs aux comédiens de doublage (j’adore la VF !!!), mais qu’il nous restait Claudia Cardinale.

C’est qui, déjà, qui chantait le temps est assassin ? Ah, oui, Renaud. Un autre Mister Renard ne peut chanter que des choses bien !

Adieu Claudia, merci pour tout, merci pour Jill, ça peut sembler dérisoire mais c’est pour un peu de ce dérisoire que ça vaut encore la peine de vivre. De voir et revoir « Il était une fois dans l’Ouest » et te retrouver pour ce qu’il me reste d’éternité.

Le 10 septembre

Date fatidique donc j’en profite pour venir écrire un peu sur ce blog que j’aurai un peu déserté pour cause de boulot frénétique ! Pourtant l’actualité aura été brûlante ces dernières semaines, mais je dois aussi avouer que j’en avais un peu marre de venir ici juste pour ralouiller sur le sujet déprimant de notre société française incapable du sursaut vitale qui lui serait salvateur. Est-ce le jour, le grand jour ?

Quelle sinistre blague que ce rendez-vous du 10 septembre… une révolution programmée, un acte de révolte mis en agenda, une sorte de rendez-vous collectif pour moutons tant domestiqués qu’il faut un son de cloche pour susciter l’élan de contestation. Je suis pour le coup désolé d’écrire ça, je n’ai pas envie d’être dans la déception, surtout pas dans la réprobation, mais tout ça participe à une ingénierie sociale qui à mon humble avis, entre peur de l’inconnu et curiosité professionnelle, ausculte nos petits soubresauts populaires comme autant de spasmes d’agonie.

Nous sommes victimes depuis très longtemps des antonomases et synecdoques trompeurs : le Peuple, les Français, la Nation, tous ces concepts que nous n’incarnons plus vraiment trop occupés à vivre des existences consuméristes, irrémédiablement matérialistes, déconnectés du spirituel ou au contraire trop excités par les choses du paranormal comme on consomme les histoires de fantômes comme au cinéma du popcorn. Durant longtemps, je me suis interrogé sur la question de ce que peut-être, véritablement, un français. Car il est de plus en plus pertinent de rattacher une origine nationale à un ensemble d’idées, de valeurs, qui naturellement rentre en confrontation avec celles des autres. Pas forcément dans la guerre, faillite finale de l’humanisme liminaire, mais dans le projet de vie de nos sociétés. Et il faut avoir la lucidité de constater notre glissement vers un ultralibéralisme outre-atlantique, faisant de nous des sous-ricains, des colonisés complaisants, des vulgaires indigènes aux confins de l’Empire, des gallo-américains sans substances et avec de moins en moins d’intérêt, outre nos pépites consciencieusement pillés et liquidés depuis plus de 20 ans.

Les plus vieux, camp que je rejoins lentement vers sûrement, rêvent de révolution et de retournement de situation, ultime twist dont l’anglicisme révèle encore de la teneur fictionnelle, artificielle, du fantasme. Je crois que nous avons été trop corrompus, par mollesse morale, par cupidité pitoyable, par érosion lente mais permanente d’un discours nous empêchant d’aimer vraiment ce qui nous permettrait de faire nation. Il n’y avait pas forcément de raison de ne pas céder à cette détestation si elle ne participait pas à un processus ne visant pas à l’élévation morale mais bien à la manipulation des plus honteuses. Triste de constater le mépris d’une population pour le déplorable passé colonial de sa nation de naissance tandis qu’elle révère l’autre dont l’existence aura nécessité un primo grand remplacement, processus colonisateur poussé à son apogée pratique. Triste de constater que nous passons plus de temps à commenter les actions d’un dirigeant qui gesticule beaucoup pour faire oublier que le monde devient multipolaire, quoi qu’on veuille s’illusionner (notez que je vous laisse choisir le dirigeant parmi ceux des différentes démocraties glorieuses qui composent le monde merveilleux de l’occident transcendé).

Alors aujourd’hui, je vais participer au mouvement par solidarité basique. Je vais travailler, à mon compte donc je pense n’emmerder personne, et je ne vais pas consommer. Dis comme ça, ça dit tout. Il y a de l’enfantin dans cette vision de la révolte, il y a de l’artificiel, il y a du loufoque à imaginer changer les choses en boudant un coup. Spoiler : il ne se passera pas grand chose, au mieux s’il y a un peu de fracas, ça servira à participer à l’indignement bourgeois, comme au temps des gilets jaunes. Les gilets jaunes, ces « producteurs » pour utiliser le vocabulaire de Tatiana Ventôse, qui parce qu’ils ont compris un peu tard qu’ils ne faisaient pas parti du pacte d’exploitation généralisée, en tout cas pas à la place qu’ils imaginaient (« non, toi tu es là, de l’autre coté du grillage »), ont cru qu’il y avait encore un espace viable de contestation. Davantage trahis par les autres prisonniers que par les exploiteurs en chef, ils auront servi d’exemple, qui dévoile beaucoup sur la lâcheté à laquelle nous aurons tous été encouragés. Désarmés, sans nation, sans pays, sans culture, sans idées, sans idéaux, sans moral ni moralité, accoutumés au mal car incapable de comprendre l’intérêt du Bien, ce qui reste de notre peuple ne peut rien faire d’autre que maugréer un coup avant de s’en retourner à la charrue.

La seule chose rassurante c’est qu’en l’état, il y a peu de chance que nous puissions faire la guerre à qui que ce soit. Car pour faire armée, il faut faire corps et de corps il ne reste plus que des organes exsangues, petites artères étiolées au maximum faisant de la France ce qu’elle est à présent, et ce qu’elle reste malgré tout : un idéal qui nécessite, pour qu’elle existe, que nous ne soyions pas le pire de nous-mêmes. Ultime réconfort, le drapeau étoilé de la fiction européenne n’aura pas remplacé le bon vieux tricolore. Les lotophages que nous sommes ont pour le coup tout oublié, tout renié, même l’envie de faire nation avec quoi que ce soit. De ce plan machiavélique qui a visé de faire de nous des individualistes forcenés, des jouisseurs consommateurs sans conscience ni véritable volonté, l’aspect pervers aura poussé sa logique jusqu’au bout, annihilant tout élan même de survie.

La farce continue donc, tragicomédie d’une décadence inexorable. Il faudra aller au bout de ce processus pour imaginer un changement potentiel, tandis que les professionnels de l’absurde et du sophisme nous livrent leur pitoyable partition politique. Certains d’entre eux imaginent entrer dans l’Histoire, cette fiction qui par la force des choses considèrent davantage les ères que les périodes. La notre de période, c’est le déclin pour cause de pourrissement, pour cause de médiocrité. Rien à retenir que le déclin lui-même, rien à relever sinon le nom d’exemples à ne pas suivre.

J’écris ça le matin de ce fameux 10 septembre, donc autant j’aurais tort. J’aimerais tellement avoir tort et me réveiller demain dans un pays qui se serait d’un coup retrouvé. Chose impossible, il y a trop à défaire, trop à refaire, trop à vouloir et à rêver, et ce peuple désincarné n’est plus capable d’autre chose que d’épouser les fades envies, les petites ambitions d’autres nations également déclinantes mais dont les soubresauts violents trompent un peu les natures impressionnables. Certains trouvent la période fascinante, mais pour ma part je suis foncièrement mélancolique de constater que rien ne peut compenser cet instinct de mort, cette passivité devant le pire. Comme si pour se transcender, il fallait effectivement que le pire soit là pour nous y encourager. Comme s’il n’y avait que l’abime pour nous encourager à reculer. L’avenir de la France, comme une nation qui voudrait un destin et un magnifique rôle symbolique, se retrouve ainsi entre le gouffre et le sommet, tandis qu’il agite frénétiquement les bras pour maintenir un équilibre et ne pas définitivement sombrer.