Le 10 septembre

Date fatidique donc j’en profite pour venir écrire un peu sur ce blog que j’aurai un peu déserté pour cause de boulot frénétique ! Pourtant l’actualité aura été brûlante ces dernières semaines, mais je dois aussi avouer que j’en avais un peu marre de venir ici juste pour ralouiller sur le sujet déprimant de notre société française incapable du sursaut vitale qui lui serait salvateur. Est-ce le jour, le grand jour ?

Quelle sinistre blague que ce rendez-vous du 10 septembre… une révolution programmée, un acte de révolte mis en agenda, une sorte de rendez-vous collectif pour moutons tant domestiqués qu’il faut un son de cloche pour susciter l’élan de contestation. Je suis pour le coup désolé d’écrire ça, je n’ai pas envie d’être dans la déception, surtout pas dans la réprobation, mais tout ça participe à une ingénierie sociale qui à mon humble avis, entre peur de l’inconnu et curiosité professionnelle, ausculte nos petits soubresauts populaires comme autant de spasmes d’agonie.

Nous sommes victimes depuis très longtemps des antonomases et synecdoques trompeurs : le Peuple, les Français, la Nation, tous ces concepts que nous n’incarnons plus vraiment trop occupés à vivre des existences consuméristes, irrémédiablement matérialistes, déconnectés du spirituel ou au contraire trop excités par les choses du paranormal comme on consomme les histoires de fantômes comme au cinéma du popcorn. Durant longtemps, je me suis interrogé sur la question de ce que peut-être, véritablement, un français. Car il est de plus en plus pertinent de rattacher une origine nationale à un ensemble d’idées, de valeurs, qui naturellement rentre en confrontation avec celles des autres. Pas forcément dans la guerre, faillite finale de l’humanisme liminaire, mais dans le projet de vie de nos sociétés. Et il faut avoir la lucidité de constater notre glissement vers un ultralibéralisme outre-atlantique, faisant de nous des sous-ricains, des colonisés complaisants, des vulgaires indigènes aux confins de l’Empire, des gallo-américains sans substances et avec de moins en moins d’intérêt, outre nos pépites consciencieusement pillés et liquidés depuis plus de 20 ans.

Les plus vieux, camp que je rejoins lentement vers sûrement, rêvent de révolution et de retournement de situation, ultime twist dont l’anglicisme révèle encore de la teneur fictionnelle, artificielle, du fantasme. Je crois que nous avons été trop corrompus, par mollesse morale, par cupidité pitoyable, par érosion lente mais permanente d’un discours nous empêchant d’aimer vraiment ce qui nous permettrait de faire nation. Il n’y avait pas forcément de raison de ne pas céder à cette détestation si elle ne participait pas à un processus ne visant pas à l’élévation morale mais bien à la manipulation des plus honteuses. Triste de constater le mépris d’une population pour le déplorable passé colonial de sa nation de naissance tandis qu’elle révère l’autre dont l’existence aura nécessité un primo grand remplacement, processus colonisateur poussé à son apogée pratique. Triste de constater que nous passons plus de temps à commenter les actions d’un dirigeant qui gesticule beaucoup pour faire oublier que le monde devient multipolaire, quoi qu’on veuille s’illusionner (notez que je vous laisse choisir le dirigeant parmi ceux des différentes démocraties glorieuses qui composent le monde merveilleux de l’occident transcendé).

Alors aujourd’hui, je vais participer au mouvement par solidarité basique. Je vais travailler, à mon compte donc je pense n’emmerder personne, et je ne vais pas consommer. Dis comme ça, ça dit tout. Il y a de l’enfantin dans cette vision de la révolte, il y a de l’artificiel, il y a du loufoque à imaginer changer les choses en boudant un coup. Spoiler : il ne se passera pas grand chose, au mieux s’il y a un peu de fracas, ça servira à participer à l’indignement bourgeois, comme au temps des gilets jaunes. Les gilets jaunes, ces « producteurs » pour utiliser le vocabulaire de Tatiana Ventôse, qui parce qu’ils ont compris un peu tard qu’ils ne faisaient pas parti du pacte d’exploitation généralisée, en tout cas pas à la place qu’ils imaginaient (« non, toi tu es là, de l’autre coté du grillage »), ont cru qu’il y avait encore un espace viable de contestation. Davantage trahis par les autres prisonniers que par les exploiteurs en chef, ils auront servi d’exemple, qui dévoile beaucoup sur la lâcheté à laquelle nous aurons tous été encouragés. Désarmés, sans nation, sans pays, sans culture, sans idées, sans idéaux, sans moral ni moralité, accoutumés au mal car incapable de comprendre l’intérêt du Bien, ce qui reste de notre peuple ne peut rien faire d’autre que maugréer un coup avant de s’en retourner à la charrue.

La seule chose rassurante c’est qu’en l’état, il y a peu de chance que nous puissions faire la guerre à qui que ce soit. Car pour faire armée, il faut faire corps et de corps il ne reste plus que des organes exsangues, petites artères étiolées au maximum faisant de la France ce qu’elle est à présent, et ce qu’elle reste malgré tout : un idéal qui nécessite, pour qu’elle existe, que nous ne soyions pas le pire de nous-mêmes. Ultime réconfort, le drapeau étoilé de la fiction européenne n’aura pas remplacé le bon vieux tricolore. Les lotophages que nous sommes ont pour le coup tout oublié, tout renié, même l’envie de faire nation avec quoi que ce soit. De ce plan machiavélique qui a visé de faire de nous des individualistes forcenés, des jouisseurs consommateurs sans conscience ni véritable volonté, l’aspect pervers aura poussé sa logique jusqu’au bout, annihilant tout élan même de survie.

La farce continue donc, tragicomédie d’une décadence inexorable. Il faudra aller au bout de ce processus pour imaginer un changement potentiel, tandis que les professionnels de l’absurde et du sophisme nous livrent leur pitoyable partition politique. Certains d’entre eux imaginent entrer dans l’Histoire, cette fiction qui par la force des choses considèrent davantage les ères que les périodes. La notre de période, c’est le déclin pour cause de pourrissement, pour cause de médiocrité. Rien à retenir que le déclin lui-même, rien à relever sinon le nom d’exemples à ne pas suivre.

J’écris ça le matin de ce fameux 10 septembre, donc autant j’aurais tort. J’aimerais tellement avoir tort et me réveiller demain dans un pays qui se serait d’un coup retrouvé. Chose impossible, il y a trop à défaire, trop à refaire, trop à vouloir et à rêver, et ce peuple désincarné n’est plus capable d’autre chose que d’épouser les fades envies, les petites ambitions d’autres nations également déclinantes mais dont les soubresauts violents trompent un peu les natures impressionnables. Certains trouvent la période fascinante, mais pour ma part je suis foncièrement mélancolique de constater que rien ne peut compenser cet instinct de mort, cette passivité devant le pire. Comme si pour se transcender, il fallait effectivement que le pire soit là pour nous y encourager. Comme s’il n’y avait que l’abime pour nous encourager à reculer. L’avenir de la France, comme une nation qui voudrait un destin et un magnifique rôle symbolique, se retrouve ainsi entre le gouffre et le sommet, tandis qu’il agite frénétiquement les bras pour maintenir un équilibre et ne pas définitivement sombrer.