J’ai finalement peu d’auteurs de chevet mais Dan Simmons, depuis ma découverte de l’Echiquier du Mal et d’Hypérion, en était un élu glorieux. Je suis en train de lire Nuits d’été, le plus King de ses ouvrages (Amérique profonde + forces du mal + enfants subissant des déterminismes sociaux) et c’est par le plus pur des hasards que j’ai découvert sa mort, en début d’année. Vu mon état d’esprit actuel (ça fait longtemps que je subis une sorte de canicule), c’est une information qui m’a frappé de plein fouet. Une poire pour la soif de moins, un petit bonheur de plus qui s’achève, jamais plus je ne profiterai de ces ouvrages délicieusement ciselés, de cette prose à la fois classique et inspirée, de cette inventivité un brin intellectualisée, juste ce qu’il faut, pour faire réfléchir et rêver à la fois.
Alors que je pense à une anecdote de lecture, me revient le personnage de Martin Silenus dans Hypérion, le poète satyre… Toute proportion gardée, le récit de sa jeunesse m’avait fait penser à la mienne, de l’écart entre la personnalité romantique et exaltée du jeune homme à celle plus ombrageuse et tempétueuse, mais tristement cynique, de l’homme dans sa maturité. J’avais adoré la séquence de la chute dans la décharge, et les effets salutaires sur celui qui allait devenir, pour le coup, un vrai poète et non plus un simple artefact d’un système tant de pensée que d’habitus. Je pense aussi à la manière dont Simmons interprète la communication entre Dieu et les hommes, comme s’il s’adaptait, au fil du temps et surtout de l’évolution humaine, à la capacité de comprendre et d’agir. Toujours, dans l’oeuvre de Simmons, il y a une invitation à sortir de la boîte, de faire vaquer le troupeau de son imaginaire dans des prés verts et inconnus, une saine stimulation de l’enargeia qui enrichit autant qu’elle divertit.
Je songe à L’échiquier du Mal, roman de son temps, en ligne droite avec les histoires de pouvoirs psychiques qui étaient en vogue alors (et dont le genre a complètement et tristement disparu – pourtant nous y sommes dans ces modes de domination par la pensée, avec le sujet brûlant des ondes nG que je vous laisse découvrir). Je pense à Drood, que j’ai lu entre 2011 et 2012, au moment de ma VAE, un roman génial et magnifique, dont j’avais trouvé un exemplaire luxueux dans une librairie d’occasions. J’avais adoré Ilium & Olympus, avec le duel final entre Zeus et Achille, cette manière de réinterpréter la mythologie grecque, l’une de mes plus grandes et intenses passions, dans un contexte science-fictionnel… J’ai toujours pris du plaisir à lire ses ouvrages, avec une petite mais tendre pensée pour Endymion dont paradoxalement ne me reste pas de souvenirs précis si ce n’est, outre la réminiscence d’une chouette balade, cette idée, maintenant à la mode, que la téléportation, fantasme né pour beaucoup de Star Trek, ne transporte pas vraiment mais te désintègre (en te tuant) pour te « recréer » ailleurs (de la question fantôme de ce qu’il advient de l’âme et surtout de la continuité de l’être).
Je n’ai pas peur de la mort, j’estime que ceux qui meurent sont libérés de toute cette folie qu’on appelle la vie, de cette vaste illusion, et c’est pour ça que je considère les cérémonies funèbres non comme des hommages mais souvent comme des moyens thérapeutiques pour faire le travail de deuil, soit la commuation de la peine qui nait de l’absence et du manque. Je ne suis pas doué pour le deuil, j’ai été configuré pour ne rien oublier et surtout pas mes morts. Les aimer vraiment, pour moi, ce n’est pas limiter leur souvenir aux bénéfices immédiats que me procurait leur présence physique. Beaucoup aiment à déclarer, non sans une certaine vanité, qu’ils créent des palais mentaux afin de déambuler dans les vastes corridors de leur génial intellect. J’ai fait la même chose, en bien plus humble, avec mes morts, que je visite souvent. Un souvenir par ci, une scène du passé par là, et surtout la chance d’avoir une mémoire auditive exceptionnelle qui me permet d’entendre encore leur voix même si je dois admettre qu’avec le temps je doive parfois faire un effort pour y parvenir.
Je n’ai jamais entendu la voix, le timbre, de Dan Simmons, je n’ai perçu que la beauté de son esprit créatif et de sa grande humanité dans ses ouvrages admirables qui sont indéniablement des petits chef-d’oeuvres de chaque genre auquel il s’est confronté. Pour montrer que je ne suis pas un adorateur frénétique, je citerai son ouvrage, le chant de Kali, qui m’avait moins convaincu, mais je viens de découvrir suite à une recherche qu’il s’agit d’un de ses premiers ouvrages. C’est avec passion et intérêt que je prendrais le temps, si je l’avais, d’explorer l’évolution de cet esprit remarquable qui transparaît au fil de ses oeuvres… Tant de choses à faire, encore, comme si je devais m’épuiser constamment pour satisfaire la bête qui se nourrit inlassablement de moi. Allez, j’arrête la pleurniche, j’estime que jouir de cette combativité et cette créativité débordante est une grâce en soi, et comme le répète un des personnages principaux d’une des mes fictions, « il y a toujours un prix à payer ».
Adieu Dan Simmons, tu restes un de mes ricains préférés, ce peuple frère qui annonce ce que nous allons devenir, ce que nous sommes déjà devenus, des esclaves alimentés en permanence dans une vanité coupable et réduits à l’impuissance par l’abus de fictions, tant dans notre désir de divertissement (voire de jouissance) tant dans nos têtes incapables d’organiser la moindre pensée complexe. Tu es comme King, Matheson, Herbert, de fabuleux narrateurs, qui tous témoignent d’une humanité fragile et perfectible. Il est à prévoir que dans quelques décennies, tu seras considéré comme un Asimov, une fois que les psitacistes auront fini de nous faire ch… avec leur foutue loi de la robotique qui est en soi une bonne idée mais pas une vérité, ni un fait effectif… mais des sociétés légalistes, certaines idées, même de fiction, sont utiles pour nous gaver jusqu’à l’écoeurement. Y en a pas beaucoup qui comprennent que le robot est l’archétype de l’esclave, Asimov posant la question liminaire de démontrer l’injustice de faire d’un autre, considéré intrinsèquement comme inférieur, un serviteur émasculé et impuissant. Toute métaphore de l’ingénierie sociale actuelle étant malvenue.
Au moment de l’avènement de l’IA, il est intéressant de relire Hypérion, et je suis surpris de n’avoir pas vu fleurir les hommages pour rendre grâce à la préscience de Dan Simmons… Il faudrait que je revienne sur ce sujet, car le phénomène créé de toute pièce par un système générateur de fiction anxiogène est en soi révélateur des tares, de la dégénérescence de nos sociétés de plus en plus sophistiquées et tragiquement artificielles.
De l’art du teasing ;-p !

