Je demande pardon à Téléphone, le groupe mythique français des années 80, dont « Le jour s’est levé » demeure pour moi un des plus beaux fleurons au sein de la production musicale qui aura abordé, timidement, la question de l’éphémère. J’ai préféré prendre le titre de la chanson du groupe Imagination qui est aussi dans mon top du top, vieux con oblige. Mais « Juste une illusion » est aussi un très bon cru, que j’écoute souvent.
Je me demandais quoi écrire, et surtout, sur quoi écrire, m’étant rendu compte que je me répétais dans ma vision moraliste des choses et surtout des événements. Je me sens souvent bien seul avec mon obsession du bien et du mal, je me sens dinosaure parmi les mammifères, j’ai peur que la masse énorme de mes prétentions ne me fassent trop remarquer, et pas en bien, parmi les agiles primates qui m’environnent. Des consommateurs de bananes, des gros consommateurs, qui laissent pléthore de peaux derrière eux, vestiges glorieux de leurs féroces appétits… et ça glisse. Tu marches, de ci de là, et paf, une peau de banane, mais finalement c’est ta faute à toi si tu l’as pas vu, aussi.
Tu entends ce doux refrain ? C’est TA faute.
Et cette semaine, Bayrou et la rengaine des français qui ne travaillent pas assez, et qu’il faut avoir un discours de vérité, et vas-y que je t’enfume, encore et encore, même si tu portes un masque à gaz et une pancarte qui précise ce que tu penses, avec un gros « menteur ! » en lettre de feu. Quand tu as le monopole de la parole, tu fais ce que tu veux, avec le verbe créateur, réifiant, ce que tu dis devient vérité. Mais en fait non. C’est une invitation à participer à la comédie, et j’espère, oh oui j’espère, qu’une saine rétivité est en train de naître au sein de notre peuple atomisé par des décades d’illusions et de fausses certitudes.
Quand j’ai vu Bayrou, je me suis rappelé une anecdote personnelle. Je détestai l’école. C’est encore faible dans l’intention. Je haïssais l’école. Pour plusieurs raisons : je m’y emmerdais copieusement, je ne supportais pas la méchanceté et la violence qui y régnaient (alors que ça devait être presque paradisiaque au vu de la situation actuelle), et surtout je ne supportais pas d’être loin de ma mère. Ecris comme ça, je peux donner l’impression d’avoir été un gosse souffrant d’un violent complexe d’Oedipe et faible par nature. Non. Je voulais juste être avec elle car le sentiment d’amour que ma mère défunte m’a toujours témoigné était pour moi la nourriture suprême, essentielle. Je n’étais pas un enfant tactile, comme je ne suis pas devenu un père tactile. Ma fille, encore maintenant, me reproche la rareté de mes « câlins », ces étreintes qui vous font sentir l’autre de très près. J’ai toujours eu du mal avec ça, même avec mes parents, qui n’étaient absolument pas tactiles non plus. J’adorais vivre aux cotés de mes parents, qui étaient des gens calmes, doux, généreux, honnêtes. Quand je sortais de chez moi, j’allais dans un monde hostile et désordonné, violent et injuste. L’école pour moi c’était la corvée de m’emmerder en plus. A la maternelle, je faisais mes devoirs écrits au fur et à mesure où la maîtresse les donnait. J’avais raté le cours sur les divisions. J’ai appris en déduisant la méthode de l’opération. De l’école primaire jusqu’au bac, je n’ai clairement rien foutu. Et j’ai eu le bac du premier coup, ce qui pour moi revient de la puissance du karma plus que de mon véritable mérite. Certains diront que c’est la même chose, mais personnellement je sais quand j’ai droit à un miracle. J’en ai eu pas mal dans ma vie, des petits coups de pouce substantiels. Le bac en fut un, ce qui provoqua chez moi, durant de nombreuses années des rêves où je vivais une année de Terminale pour le repasser, comme j’avais prévu de le faire avec la belle Christina. Mais ça c’est une autre histoire.
En entendant Bayrou, une saynète de ma Terminale m’est revenue. Cette année là, durant l’été, j’avais vécu un sale chagrin d’amour ; mon meilleur ami m’ayant « piqué » la jeune fille de mes rêves d’ado, et j’étais salement touché. Blessé à mort, ne survivant qu’avec le farouche désir de ne plus être celui qui avait eu cet échec destructeur. A la rentrée, Christina était là, dans ma classe, et elle m’avait demandé à être ma colloc de table dans quelques matières. J’étais écorché et j’avais la plus belle infirmière qui me proposait de m’aider, sans le savoir. En Cyrano compliqué, voulant des obstacles au lieu de cueillir des roses, j’ai donc choisi la fuite en me convainquant que je trouverai mon bonheur dans une prudente distance. J’ai donc battu mon record d’absentéisme, surtout que j’avais conclu avec mes parents (en les mettant devant le fait accompli) qu’ils n’avaient plus droit à consulter mon bulletin scolaire. Par fierté, j’ai quand même concédé de leur faire voir le premier, qui était cataclystimement catastrophique. En cela, je ne dissimulais rien, comme ce que je faisais au lieu d’aller en cours. Régulièrement, je croisais les élèves de ma classe dans la rue, tandis que nos directions différaient. Eux allaient en cours, moi j’allais en ville. Je n’imaginais pas alors que ça provoquerait, déjà, une rancoeur tacite. Georges Brassens disait pourtant bien que « les braves gens n’aiment pas que/L’on suive une autre route qu’eux », sans que je ne comprenne l’analogie.
Mais j’allais parfois en cours, comme j’allais aux interrogations écrites, juste histoire de ne pas fuir l’ennemi non plus (fuir Christina était pour moi une forme de courage – je n’ai jamais dit que je n’étais pas très con non plus). Pour m’y planter. Ainsi, les devoirs de math, où je mettais mon nom/prénom, la classe, la date, et si j’étais inspiré les numéros des questions, suivis de blanc ou de propositions hypothétiques (j’ai toujours eu l’espoir qu’une inspiration divine m’infuse la connaissance mathématique, avec l’antériorité de mon exploit pour les divisions – en vain). Et donc au remise des-dits devoirs. Il faut un peu me comprendre, comme le chantait Berger, pour percevoir l’assurance, le sentiment de liberté, de se confronter à ce juge social qu’est le prof. Pour moi, l’école était une antre d’injustice, et l’affronter était important. Tout en convenant qu’il faudrait aller au bout du chemin et donc devoir y concéder. Mais pas cette année là, pas après l’été merdique où j’étais mort un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout.
Et là, j’ai vécu une fois une similarité d’impressions avec le discours de Bayrou. La prof me rend ma copie, un 0 ou un 1, que je réceptionne avec le mutisme romantique qui était le mien à l’époque, tandis que de très bonnes notes étaient saupoudrées autour de moi. Mais l’opprobre de ma situation ne me rendait pas non plus aveugle sur celle des autres. Quasiment tous les bons élèves trichaient, et j’avais juste un petit doute sur celle qui était la meilleure, car son sérieux et son calme silencieux, qui rivalisait presque avec le mien, m’inspirait un respect et une circonspection solidaire. J’ai toujours aimé passer pour un con auprès des imbéciles, acte libertaire invisible qui apparemment n’était pas aussi invisible que ça aux yeux des profs, vu les échos que certains m’en auront donné par la suite. Si j’avais voulu briller, j’aurais agi comme elle ; donc j’avais un doute, que son résultat au bac, par la suite, a tout de même amoindri. Car tous ces bons élèves se sont bien plantés, souvent plus que moi, à l’épreuve finale. Et elle aussi.
La prof rend les copies, et là, un grand dadais dont je ne me rappelle plus le nom, se fiche en face de moi et commence à se foutre de ma gueule. Je me souviens l’avoir regardé, toujours silencieux, avec ce sentiment de vide profond qui m’habitait souvent quand je constatais un comportement puéril à laquelle je ne savais pas répondre. Mais surtout, je voyais un imposteur qui oubliait que son mérite était à la fois factice et illusoire. J’étais timide à l’époque, et surtout je n’avais pas la capacité de structuration et d’analyse qui est la mienne à présent. Pour moi c’était un tricheur et un menteur. Qu’il ne puisse concevoir la beauté tragique de mon acte kamikaze ne me touchait pas. Et surtout, je m’interrogeais sur tous ces tricheurs. Je me demandais, car j’en avais l’intuition, s’ils ne s’étaient pas mis à croire à leurs propres mensonges. S’ils s’imaginaient bons en math. Autant l’étaient-ils, la triche ne représentait peut-être qu’une part infime de leurs bons résultats, juste de quoi gratter un point ou deux. J’étais indulgent à l’époque, vu la dévastation actuelle, je le suis beaucoup moins.
Les épreuves du bac sont arrivées, et par ailleurs celle en math. Je pensais rendre copie vierge, et là, nouveau miracle, je tombe sur un problème qui m’a donné loisir à barbouiller, pour une fois, du sens. Durant l’année, j’avais pris deux heures de cours particuliers avec une prof de math, qui au début désespérée, avait fini par me dire avec une franche admiration que j’avais l’esprit mathématique, que j’étais doué, etc. Ma vie sentimentale et intérieure accaparant alors ma psyché, ma mère ayant été réceptrice de la part de la prof de mon talent inexploité, je n’ai pourtant pas répété l’expérience. Mais j’avais effectivement compris le principe et la méthode, ce que j’ai reporté quelques mois plus tard à l’épreuve sacrificielle.
Je finis en rattrapage (déjà un miracle), et je finis par avoir ce bac dans un moment presque magique où j’ai été parfaitement éberlué. Dire que je ne m’y attendais pas est un euphémisme puissant. Mais surtout, record de redoublement cette année. Beaucoup de ces bons élèves étaient dans le panier, avec une note catastrophique en math. Nous étions tous allés au bout du karma, cette loi mystérieuse qui remet les choses dans l’ordre. Pour mon cas, ça tient du miracle, pur et simple, car une addition d’événements, d’interventions, ont sauvé ma peau. Je le dis encore avec humilité, je ne méritais pas ce bac. J’en avais les moyens, mais je n’avais rien foutu cette année là. Moi, je voulais redoubler avec Christina, et d’ailleurs, la seule chose qu’elle m’aura dit ce jour là, avec un dépit sensible, c’est « tu vois tu l’as eu », avant même que je n’aille voir par moi-même le résultat.
Je ne dirais pas que j’ai ressenti une joie quelconque à voir la déception de mes camarades. Voir ces cothurnes pleurer affadit ta joie. Mais j’avais été surpris, ébranlé, la stupéfaction m’avait rendu fébrile. La joie que j’ai manifestée, tellement imprévue, a provoqué un camarade avec qui j’entretenais une relation ambiguë. Petit harceleur et grand échalas, je ne m’étais pas décidé à le taper pour cause de magnanimité prudente. Là il vient m’agresser et me chercher, et je n’étais pas en état de contenir la bête. Un bon copain, me connaissant, intervient avec intelligence, le tempère, me soulage. Grâce lui soit rendue, je n’aurais pas voulu gâcher le boulot des forces qui m’auront bien aidé en me comportant comme un sale con d’être humain.
Cette année là, le taux d’échec en rattrapage fut un bug qui ne se renouvela pas les jours d’après. Je me rappelle d’amies, comme ma chère Frédérique, et d’autres dont je ne me rappelle plus le nom, qui décidèrent de ne pas renouveler l’affaire après deux échecs. Les bacs littéraires, économie et littérature, étaient des bacs complexes, pluridisciplinaires, qui exigeaient une réelle capacité à la fois d’assimilation mais surtout de structuration par l’écriture, chose pour laquelle j’ai toujours été doué… mais qui était déjà rare à l’époque. C’est grâce à ces capacités que beaucoup de profs me respectaient en ne comprenant pas vraiment pourquoi je ne faisais rien de ces prédispositions. Je ressemblais à un homme adulte au lycée, il n’était pas rare qu’on me prenne pour un pion… J’y étais malheureux, pas à ma place. Mais quand j’ai eu mon bac, c’est un peu comme si ma peine de prison s’achevait enfin. Et paradoxe facile, j’ai ensuite pris goût au travail comme à l’étude, j’ai enfin vécu mon épiphanie. J’étais sorti, enfin, de l’enclos de médiocrité dans lequel on m’avait confiné. Pour mes enfants, j’ai pourtant loué l’école, en répétant que c’est un lieu d’importance pour se cultiver, apprendre, s’améliorer. Bien que je considère que le principal de l’éducation se fait à la maison. C’est ce que j’ai fait avec mes enfants, et je suis fier du résultat, surtout que je n’ai guère été aidé dans la tâche, encore une fois.
Bayrou, cette semaine, m’a rappelé cette période. Je me suis demandé, comme pour mes camarades de classe, s’il avait conscience de sa perfidie ou s’il s’était mis à croire à ses propres mensonges. Avoir conscience de sa médiocrité nécessite une grande part d’humilité mais aussi de courage. Constater ses lacunes, ses manques, ses fuites, ses errances, ses erreurs, la réalité du résultat, te définit en tant qu’être humain. Nous sommes tous minables, exception faite de quelques uns qui nous sauvent et qui font le vrai boulot, le vrai taf. Je n’en suis pas, j’ai juste le courage de me savoir là où j’en suis, entre impuissance et lâcheté, entre désespoir et découragement. Je voudrais tellement faire plus mais je ne sais pas comment faire car je suis écrasé par tout ce qui pèse sur mes épaules… charge que j’ai acceptée mais qui me contraint. Je pourrais faire comme Bayrou, et tenter de manipuler les faits pour expliquer que je suis un superhéros, et que c’est votre faute, à vous, au système, à la terre entière. Nous ressentons tous, en ce moment, la conscience d’une injustice en marche, si j’ose l’allusion. Les illusions sont tenaces, nos vies terrestres et matérielles sont un piège de croyances et de certitudes, mais il n’est pas impossible que nos contempteurs, nos tyrans, ne soient pas moins dupes que nous le sommes.
Searching for a destiny that’s mine
There’s another place, another time
Touching many hearts along the way, yeah
Hoping that I’ll never have to sayIt’s just an illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
Illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
IllusionFollow your emotions anywhere
Is it building magic in the air?
Never let your feelings get you down
Open up your eyes and look aroundIt’s just an illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
Illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
IllusionCould it be that… it’s just an illusion?
Putting me back in all this confusion?
Could it be that. it’s just an illusion, now?
Could it be that… it’s just an illusion?
Putting me back in all this confusion?
Could it be that. it’s just an illusion, now?Could it be a picture in my mind?
Never sure exactly what I’ll find
Only in my dreams I turn you on
Here for just a moment then you’re goneIt’s just an illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
Illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
IllusionIllusion
(Ooh, ooh, ooh, ooh, ah) Illusion
(Ooh, ooh, ooh, ooh, ah) Illusion
(Ooh, ooh, ooh, ooh, ah) IllusionCould it be that… it’s just an illusion?
Putting me back in all this confusion?
Could it be that. it’s just an illusion, now?
Could it be that… it’s just an illusion?
Putting me back in all this confusion?
Could it be that… it’s just an illusion, now?source : Imagination / 1982 / Album : In the Heat of the Night
