Avril en France

J’ai énormément de brouillons qui dorment sur ce site, car j’écris depuis quelques semaines très régulièrement, mais parvenu à la conclusion ou parfois même en plein milieu du gué, je ne valide point l’expression de la pensée du jour. A vrai dire, j’ai l’impression de constamment me répéter dans ma vision très morale, et il faut l’avouer, très moraliste du monde, un peu comme le vieux con (que je suis) qui ne fait que ressasser, en marmonnant, ses petits griefs à un monde qui n’en a rien à foutre de ses frustrations et surtout de sa pathétique opinion.

Mais comment voulez-vous faire quand, dès le matin, on vous bassine avec l’IA ? Allez, vas-y de l’oracle d’un grand remplacement maintenant digital, numérique, qui menace nos vies et nos emplois précieux dans cette grande chaîne qu’est devenue la société consumériste moderne. Pire, certains font des IA des oracles vers lesquels vont se tourner servilement des petits humains en quête de sens. Tu me diras, dans des sociétés-prisons qui enferment ses citoyens dans des geôles symboliques et sémantiques, espérez que la machine soit un sauveur potentiel, c’est bien l’ultime expression d’une décadence programmée. Dis-moi, machine (avant on disait « machin » – mais ça c’était avant), quel espoir de liberté me reste-t-il dans un monde qui m’aliène (ne pas confondre avec « alien » dans le prompt) tous les jours davantage dans une logique non-sensique me réduisant à un simple atome productiviste à la valorisation estimée par ceux qui ont organisé mon exploitation ? Je serais tenté d’aller poser la question directement à certaines IA pour en constater la réponse, pour disséquer l’algorithme derrière le propos et surtout spéculer sur la base de données. Mais j’ai passé le cap de l’ironie facile. Ce qui me fascine et me rend très pessimiste, c’est de constater à quel point cette escroquerie de l’IA passe de partout et auprès de tout le monde.

Ce matin, sur Tocsin, un intervenant en est allé de son analogie du marteau. J’imagine donc, quand le marteau fut créé, l’objet puis le mot pour le désigner, puis l’usage, puis la fixation dans les mœurs, puis la réduction au rôle d’outil finalisant sa place dans la hiérarchie de valeurs dans notre préoccupation du monde. Et là, pour l’IA, on en est à « ça y est Terminator arrive… ». Je caricature, mais presque pas. Certains imaginent déjà l’esprit synthétique pointer son doigt digital sur le bouton rouge, d’autres projettent des esprits numériques traitant et charriant l’information, les services, dans un automatisme implacable et parfait. La société du rouage, dans laquelle l’humain affronte l’horreur de ne plus pouvoir trouver de sens à sa vie par la productivité, en sus de se voir priver de sa capacité à encaisser de la thune, si nécessaire à nos existences urbaines et artificielles.

Déjà, ça commence à me les broyer menus, mais bon, je passe l’apocalypse technologique qui font les beaux jours des prophètes dont le petit bagage technique trouve chaque jour sa clientèle fascinée. Et là, Marine Le Pen… Non, je ne commenterai pas ce que je pense du RN, mon opinion étant que la politique française n’est plus qu’une sinistre pièce de théâtre avec des comédiens plus ou moins amateurs, plus ou moins inspirés, plus ou moins doués pour le sophisme attendu, et même Mélenchon qui auparavant suscitait un poil de respect me déçoit par la continuité de certaines obsessions qui ne dissimulent plus l’oubli d’injustices de plus en plus flagrantes (je pense notamment aux suspensions de droits de certains travailleurs au moment de la « crise » Covid). La gauche, la droite, l’extrême droite, l’extrême gauche, sont des polarités bien pratiques pour nous piéger dans une vision duelle, manichéenne et divisionniste qui fait les beaux-jours des exploiteurs en chef. Donc Marine est condamnée ? Ce qui me choque ce n’est pas ça, c’est bien que d’une part on en vienne à trouver anormal qu’elle ne profite pas des largesses habituelles d’une Justice très sélective, et surtout que le débat ne soit pas à propos d’une Justice à l’équanimité parfaite mais bien adaptative à une certaine volonté politique. Les différents commentateurs ne discutent pas de la Justice pour ce qu’elle devrait être mais bien pour ce qu’elle devrait faire. En bref, c’est une bataille pour peser sur un des deux plateaux de la balance, parce que comme toujours, j’ai raison, le peuple a raison, ma mère a raison, mon chat a raison, en face ils sont méchants, nazis, fascistes, complotistes, antivax, intégristes, communautaristes, mets ton mot en « iste »… Et que c’est un complot, et que c’est l’état profond, et que c’est n’importe quoi, c’est un scandale, comme en Roumanie, en Ukraine, la faute des russes, de Trump et du méchant Musc, etc. Qu’on en vienne à voir l’éviction de Marine Le Pen, qui se sera bien faite escroquée de son très visible arrangement avec la pseudo majorité gouvernementale, comme un drame, est pour moi une faillite programmée. A l’évidence, l’idée c’est de parier sur les petits jeunes, Bardella en tête, Attal en embuscade, avec les briscards Edouard Philippe dont les médias de droite nous assènent régulièrement qu’on l’adore et qu’on le plébiscite (qu’il est con ce « on ») et Dominique de Villepin qui, outre son incarnation du bourgeois révolutionnaire fidèle aux idéaux d’antan, a le mérite tout de même de certaines positions courageuses. Du coté de la gauche on aura l’escroquerie Glucksmann, pour ceux qui se biberonnent au médias mainstream, si rassurant avec son éthos bobo et ses petites sorties comico-tragiques (j’ai l’impression de voir des gags de la série Friends quand je l’entends parler). Mélenchon viendra, solide sur ses fondations, et la question sera de savoir si nous en sommes encore à la prégnance des médias classiques ou si commence à émerger une nouvelle donne médiatique et donc un impact sur les urnes. Autre paramètre des futures présidentielles, la repolitisation des jeunes qui constatent, dans la douleur, l’escroquerie générale et notamment la faillite des promesses. Les nouvelles technologies étant un dédale sublime dont le chaos est proportionnel à la masse d’opinions outrageuses qui ne sont en grande partie que l’expression d’une émotion non contenue, ça votera encore en masse pour la punchline qui nous rappellera celle d’une star américaine dans toutes les productions qui nous ont habitué à coupler verve et verbe, malice et victoire. Quel drame de vivre dans la société du bon mot, et j’en connais une blinde, car dans ma vie j’aurais pas mal briller de ce coté là. Pour pas grand chose, car si j’ai de l’esprit, je n’aime pas le dévoyer à de sinistres fins…

Il y a peu, quelqu’un m’a demandé d’intervenir, verbalement, pour présenter et défendre son cas… j’ai poliment accepté la tâche, parce que l’expression orale est un exercice que mon extraversion naturelle permet avec facilité. Encore une fois, j’ai vécu ce moment terrible durant lequel je sens que mon interlocuteur s’interloque… Ce moment bizarre, alors que je finis ma diatribe, et là, un blanc, étrange, presque inattendu, un moment figé où tout le monde se regarde et le silence s’installe. Maintenant, je ris intérieurement. Une part de moi se dit que le gars en face n’en a certainement rien à foutre, peut-être même qu’il n’a rien compris. Ou alors il était en souffrance, attendant que je m’arrête vivant un martyr sensoriel en devant subir ma diarrhéique logorrhée. Ou pire, et c’est ça qui me fait marrer le plus, c’est parce que nous ne sommes plus dans la même réalité et qu’il a rencontré un dinosaure, un vrai, alors qu’il croyait que ça n’existait que dans les trucs de Balzac que des profs sadiques ont tenté de lui imposer il y a longtemps, très longtemps. Trop longtemps.

D’où l’intérêt de ce site, où je peux m’épancher à loisir de ma pensée complexe. Je m’amuse à présent à coucher mes longues phrases verbeuses, avec en tête la discipline de structurer le propos en petits fragments abondant tout de même d’un peu de sens et de hauteur. Des états d’âme où se mêlent un cynisme certain et une désespérance tranquille. J’ai été enfermé avec des fous et des ahuris, je tire ma peine mais je n’oublie tout de même pas de m’amuser et surtout d’apprendre. Cette matrice est un asile, un nid de coucous qui se disputent l’entonnoir, les Shadoks pour de vrai mais sans la voix si délicieusement cocasse de Claude Piéplu.

Et pour conclure, je ne résisterai donc pas à finir sur une devise Shadok que j’ai eu longtemps sur le mur de ma chambre d’adulescent :