En octobre ça balance… et bon voyage Jackie Berger !

Petite pensée et grande émotion pour mes parents défunts qui étaient tous les deux sous le signe de la Balance, avec des similarités troublantes, malgré toutes leurs différences, dans leur personnalité, et certains détails comme la première lettre de leur prénom. Je n’ai jamais connu de véritable deuil, parce que je ne crois pas en la fable de la mort sauf en tant que statut, comme je ne considère le temps que comme une simple convention sans aucune réalité ontologique. Il y a quelques temps mon fils me parlait de Gordon Ramsay et j’en ai profité pour tenter de lui expliquer la réalité de l’idéologie, inévitable, dans l’oeuvre culturelle, qu’elle soit film, émission, chanson, BD, roman, etc. En bref, j’ai tenté de lui démontrer que le raisonnement initial dans les émissions de Ramsay qui le voyait débarquer dans des restaurants en difficulté, et tout résoudre par les arcanes mystiques d’un marketing implacable et une optimisation des process chez les culs-terreux du royaume culinaire, reposait sur un diagnostic pré-établi du problème stigmatisant l’amateurisme non reconnu/avoué des tenanciers. C’est un peu comme en France quand on dit que si tout va mal c’est à cause de toi qui gaspille tout cet argent que tu n’as pas, et que ça va mal se passer si ça peut pas continuer. Dans notre pays, piller et ravager en invitant les gens à se détester et se jalouser pour des pinailleries est devenu une manière de gouverner, et c’est bien le fait d’une société prospère de faire son gras sur celui des autres, même si on en arrive à l’os (généralement tomber sur un os n’est pas très bon signe).

Je ne suis pas très favorable à l’utilisation du terme « gueux » qu’Alexandre Jardin a remis au goût du jour car il y a quelque chose, encore, d’incantatoire. Toujours, quand tu évoques quelque chose, quand tu le nommes, tu le réifies aussi, et il faut se méfier du pas à ne pas faire en passant (ah, cette manie de l’allitération…) de l’allégorie à la dénomination catégorielle. Mais il faut reconnaître que le mot ramène surtout à une féodalité qui induit une injustice systémique validée. En cela nous y sommes, actuellement et pour longtemps, va se dérouler une bataille lente pour fixer les choses, ce vieux monde bien pourri qui survit depuis quelques millénaires. Tant que tu auras des classes moyennes, des riches et des pauvres, des propriétaires et des locataires, nous n’en sortirons pas. Je le déplore et je le constate, je serai mort depuis des siècles avant que nos sociétés humaines évoluent vers plus de grandeur et surtout plus de justice. Reste à voir et à analyser les dégâts de l’abêtissement en cours, sachant que je suis persuadé que la drogue numérique ne peut à long terme palier la nécessité d’un spirituel qui connaît actuellement un regain certain. Quel dommage que je sois si peu ouvert à la chose religieuse, moi qui serai toujours un frère de ce Christ, de cet homme dont je reste convaincu qu’il était absolument contre tous les systèmes et toutes les formes de domination. Quand l’humanité chrétienne aura compris que le premier anarchiste était celui qu’elle adore, peut-être évoluera-t-elle en dehors des gouvernances qui n’auront fait que trahir l’héritage initial.

Impasse, pair et manque, la tragi-comédie politique se poursuit tranquillement. Le plan étant à l’évidence de piller jusqu’au bout du bout, en comptant sur l’apathie généralisée, et si le chaos s’installe de profiter de la crise et de la salvatrice opportunité qui l’accompagnera alors pour remettre de l’ordre, cette valeur républicaine très bourgeoise qui permet de maquiller un ancien monde en nouveau. J’aimerais, mu par une saine et simple curiosité intellectuelle, mettre le nez dans la stratégie sociale qui a été mise au point il y a certainement quelques décennies, quand De Gaulle a cassé sa pipe de grand Français, faisant du bétail une masse sans chef. De la seconde guerre mondiale, il y a certainement été reconnu la grande hypocrisie dont notre glorieux peuple est capable. Une capacité d’adaptation et de déni qui fait qu’il est possible de passer d’un pétainisme outrancier à la Résistance la plus remarquable. Je pense beaucoup, en ce moment, à mon grand père paternel qui n’avait pas été reconnu durant sa vie comme le véritable résistant qu’il avait été, constatant que les honneurs étaient partis ailleurs, dans des opportunités et des réussites d’une autre classe sociale que la sienne. Ironie ou justice très tardive, il sera médaillé deux mois avant sa mort, comme si l’honneur devait se suivre d’une ironique euthanasie. Un souvenir cruel dont je conserve la détestable amertume, alimentant le mépris souverain que j’éprouve pour la caste médicale. Je ne peux m’empêcher de penser que ces lois sur la fin de vie succèdent opportunément aux conséquences des injections récentes, sur lesquelles règnent en France une omerta déconcertante. Certains s’ingénient à dire qu’il y a une volonté de détruire ce pays, une volonté tacite, claire et assez décomplexée pour agir à ciel ouvert, remisant toute contestation dans le tiroir facile du complotisme. Dans le monde qui est le notre, il faut être bien naïf, bien soumis, ou correctement abêti pour ne pas constater que tout est complot à ciel ouvert, car rien n’est plus facile à cacher qu’en étant exposé aux yeux de celui qui ne sait plus rien comprendre et percevoir, de celui qui est alimenté dans sa vanité le faisant scruter son reflet toute la journée en perdant de vue l’autre qui le jouxte et qui restera toujours la source de son possible bonheur. Il faut, première des urgences, réapprendre à vivre ensemble et en finir avec cette compétition permanente qui s’est imposé comme notre mode de vie. Hier, j’ai par hasard discuté avec un couple de retraités qui prennent conscience et comprennent la grosse blague qu’on veut nous faire avaler depuis presque 3 décennies, voire plus. On a évoqué les trois derniers présidents, la farce politique en cours, et j’ai été (heureusement) surpris de constater qu’ils étaient bien plus avertis et sagaces que je l’avais estimé. Surtout, ils avaient conscience qu’on voulait les maintenir dans la peur, stratégie qui s’enlise toujours sur le long terme… simplement parce qu’il n’est pas possible, il n’est pas vivable, de vivre constamment dans l’anxiété. Comme il n’est pas possible de faire avaler des couleuvres politiques comme la nécessité d’un budget qui a été envoyé il y a déjà quelques mois aux vrais décideurs européens. Le PS a donc trahi, avec la grande, l’immense, la fantastique victoire d’une suspension que tout le monde renvoie à l’astérisque qui annule la close. Mélenchon aura eu bien tort de faire son NFP car il aura pour le coup fait preuve d’une certaine mégalomanie… le requin est beau, nerveux et vorace, mais les autres, à défaut de panache sont gonflés d’un vide qui dans le miroir les fait se croire de taille, là où ils ne sont que de vent. Le parti des neunheureux, les suréduqués urbains, les prosélytes du camp du bien auront encore matière à réfléchir sur l’inconsistance politique des prophètes de cette gauche de salon, véritable parti de droite qui adore user de la confusion pour naviguer, même dans un verre d’eau à moitié vide.

Et hier soir, mon fils m’a donc appris la mort de Jackie Berger… J’adorais la voix, le timbre de cette comédienne dont le talent était simplement immense. Quand je pense qu’elle doublait Arnold (dans la série avec Willy), et plus proche de nous, sa prestation sur le Gon d’Hunter X Hunter m’aura laissé sans voix. C’est une sorte d’ironie étrange qu’une aussi belle voix féminine, aussi atypique, aura été utilisée principalement pour imiter le timbre de petits garçons… Je n’ai jamais aimé la série Jeanne et Serge, romance sur fond de sport, mais par contre encore maintenant, je suis charmé par le timbre de Jackie Berger, pour le coup sans artifice. Après Eric Legrand, encore une grande comédienne qui nous quitte et qui nous laisse, heureusement, tant de films, de séries, où la retrouver. J’avance dans le temps, mon temple s’écroule peu à peu, les herbes folles s’immiscent entre les colonnes et des bouts du chapiteau me tombent sur la couenne, mais c’est le jeu ma pauvre Lucette. Au revoir Jackie Berger, merci pour tout, pour tout ce talent magnifique qui aura magnifié tant d’oeuvres souvent dérisoires ou banales, parfois joyaux de la pop culture d’une époque, toujours tu fus une comédienne inspirée et généreuse. Ta voix était particulière, ton timbre avait cette beauté étrange où le grave se mêle harmonieusement avec l’aigu, créant une harmonie subtile et pour mes oreilles une mélodie qui n’a jamais cessé de me charmer.

Je passe beaucoup de temps à regarder des médias dits « alternatifs », j’aurais encore beaucoup à dire sur ces mots qui nous enferment dans des schémas de pensée, dans des prisons de signifiance, et constamment revient l’impuissance, comme si une clé mystérieuse, un graal indistinct, pouvait débloquer la situation, changer les choses. Tous ces journalistes et animateurs rebelles ne comprennent pas que ça ne se passe pas dans les consciences, mais bien au niveau du coeur. Tu peux espérer que ce peuple se réveille pour redevenir révolutionnaire, encore faut-il croire aux fables très pratiques de l’Histoire, tu peux compter sur un instinct de dissidence qui me semble très fantomatique, contrairement à celui de soumission que j’ai toujours constaté chez mes congénères, tu peux finalement rêver de masses unies mettant à bas les quelques uns qui nous écrasent… Tout se passe individuellement, au niveau du coeur, et ceux de notre peuple sont à l’évidence pourris par un égocentrisme sans issue (de secours). Les gens, la foule, les autres, ne sont pas divisés pour des raisons sociales, culturelles, mais bien par faillite morale. Cette faillite morale se réalise par un individualisme con et une propension à s’imaginer et se vouloir seul héros de l’histoire, sans comprendre qu’une société n’est pas le miracle d’un seul mais bien la volonté de tous. Petite pensée pour Bernard Tiphaine, comédien qui aura notamment doublé Chuck Norris et dont j’ai le grand plaisir d’entendre la prosodie et le timbre particulier lorsque j’entame une partie enfiévrée d’Heroes of the Storm, carte du Temple Céleste ; au début de chaque partie, il dit un truc « tuez-vous les uns les autres vu que vous n’êtes capables que de ça ! ». Ben oui, Bernard, et c’est pas du jeu, c’est notre vie en vrai. Si la vie a quelque chose de vrai, ceci dit en passant.

Donc, l’aube n’a pas l’air de vouloir venir, et en plus ça semble s’envenimer pas mal avec la Russie… La farce tragique se poursuit dans l’arène politique, avec autant d’imposteurs qui n’ayant rien à proposer que leur actorat frelaté, ne peuvent rien faire d’autre que de retarder le changement du casting, quitte à expliquer pitoyablement les raisons de leur inertie ou de leur trahison. Des agents du chaos qui renvoient à la signification initiale du terme : la béance, le trou, le vide, qui, pour le coup, se remplit de rien(s). Ces tous petits riens comme le chantait Gainsbourg, qui ne visent et ne songent qu’à une triste perpétuation, sans gloire ni grandeur. Les neunheureux ont pour le coup

Claudia Cardinal et le Cheyenne

Bon… Je finis ce jour une grande étape dans mon travail, je m’arrête un instant avant de m’y remettre, et paf, je prends dans la ganache la mort de Claudia Cardinale…

J’ai un film favori, un film qui l’air de rien parle de moi, de qui je suis vraiment. Un film que j’ai vu, estimation à la louche, une quinzaine de fois… pour tout avouer, je l’ai revu il y a 3 semaines quand j’ai essayé de le faire découvrir à mon fils. Ce film, c’est « Il était une fois dans l’Ouest » de Sergio Leone, avec notamment Claudia Cardinale dans le rôle de Jill.

Je ne dirais pas pourquoi ce film est mon film, pourquoi il le reste depuis tout ce temps, sachant que je l’ai vu la première fois à l’âge de 13 ans, en étant un peu déçu par ailleurs… Déception coutumière quand, à force de te vanter quelque chose, ton attente ne peut qu’être déjouée par ce que tu découvres. De l’importance de ne pas nourrir d’attentes et de réaliser ses propres rêves ou ses propres désirs.

Mais à chaque fois que je revois le film, la première fois que le magnifique visage de Claudia Cardinale apparaît à l’écran, je suis toujours subjugué. Je suis un homme très étrange concernant les femmes car je les respecte profondément. Un respect qui les aura souvent beaucoup déçues, mais je suis un fils à maman, et maman était une femme hors du commun. Alors, sans rechercher ma mère chez les femmes qui ont partagé de près ou de loin ma vie, j’ai toujours ressenti un ineffable bonheur en présence de ce féminin sacré qu’incarnait si parfaitement ma maman. Un féminin sacré qui porte bien son nom et qui aura toujours suscité mon respect, une certaine distance, une attente aussi, peut-être, pour le coup. Je suis un homme de désir, je suis un homme à la masculinité très prononcée et paradoxalement très féminin par une sensibilité et une générosité qui auront souvent été des obstacles mais aussi une saine limite. C’est pour cette raison que je suis un homme loyal, c’est aussi pour ça que je n’aime jamais qu’une personne à la fois et qu’il n’est pas possible d’intégrer la tromperie dans mon mode de vie. Comme je l’ai répété à tant de femmes qui ont eu la volonté de me materner, j’ai déjà eu une mère et je n’ai jamais eu besoin d’une autre. Je rajoute souvent que c’est parce qu’elle était parfaite et qu’elle m’a donné tout ce qu’elle avait à me donner. Je souhaite à tout homme, et même à toute femme, d’être aimé ainsi par un parent car il peut ensuite vivre sa vie en ayant la capacité à donner, à son tour, ce qu’il a tant reçu. La conséquence étant qu’aimer sa mère, respecter la femme qu’elle était, t’oblige ensuite à respecter toutes celles que tu croises en ne la réduisant jamais à un obscur et parfois obsédant objet du désir.

Il était une fois dans l’Ouest, contrairement à un film comme The substance, est un film dont l’un des discours est foncièrement féministe. Il montre une femme qui se révèle être une prostituée qui se révèle un sacré bout de femme (comme le dit l’Harmonica en évoquant les propos admiratifs de Cheyenne) qui se révèle l’espoir dans un nouveau monde où les hommes rustres du passé n’ont plus leur place. Jill a survécu dans un monde d’hommes qui l’ont profanée, cherche la liberté, lutte contre son destin et la fatalité, en conservant malgré tout, avec un peu d’eau chaude et du savon, sa dignité. Finalement, deux de ces hommes vont l’aider et lui permettre de réaliser son rêve. Deux hommes vont vraiment l’aimer sans rien demander en retour, parce que c’est bien. Parce que c’est juste.

Je tombe ce jour sur une interview de Bruno Solo qui évoque, répondant à la question sur un souvenir cinématographique dont il aurait éprouvé l’érotisme intense, le moment durant lequel Jill et Cheyenne se retrouvent lorsqu’il vient visiter celle qu’il a prétendument rendue veuve. C’est déconcertant… J’aime bien Bruno Solo, mais il dit n’importe quoi. Intéressant comme la mémoire nous joue des tours et lui n’a pas dû voir le film une quinzaine de fois, alors on dira que c’est pas grave. Non, elle n’embrasse pas le Cheyenne, Jason Robards, à la fin de la scène. Et non, elle n’a pas les épaules nues et le poitrail excité dans cette scène (c’est l’Harmonica qui brutalement met fin à son désir de partir de la maison en transformant sa robe de veuve en robe d’été – il la « soumet » pour mieux la sauver des pistolero qui lui veulent du mal – l’Harmonica n’est pas doué pour la communication verbale et préfère la mise en scène !). C’est un peu gênant de voir des détails comme le désir de Jill évoqué par Solo, car justement, il n’y a jamais de désir chez Jill (même si oui, Jason Robards est très beau). Oui, Cheyenne est troublée par Jill, Franck/Fonda la viole, et l’Harmonica/Bronson campe jusqu’au bout dans sa masculinité monolothique. Tous les hommes dans le film témoignent de l’intérêt pour elle. Mais elle, à aucun moment du film, ne montre le début d’une excitation. Décrite comme une travailleuse du sexe qui suscite la nostalgie de ses anciens clients, à la toute fin du film elle témoigne de la naissance d’un sentiment amoureux par la puissance du regard de Claudia Cardinale. Sergio Leone respecte Jill, c’est elle l’héroïne, le personnage principal. Dans ce monde d’hommes, qui s’entretuent, qui s’exploitent, qui se méprisent, s’aiment, ce haissent, c’est elle qui est la source de vie et de bonheur. Bien sûr, c’est Leone, un homme conscient de la vulgarité de l’hypocrisie bourgeoise, donc il se devait, comme il le fera encore plus violemment dans « Il était une fois en Amérique » (et qui me rend difficile son visionnage), de montrer comment les hommes peuvent souiller cette beauté par pur égoïsme, par vulgaire bestialité. Mais il ne faut pas s’y tromper… la Femme est belle, par nature, là où l’Homme est force. Le regret étant que nous sommes dans le règne des brutes et que les femmes, malgré les « progrès » de pure apparence, ont encore de nos jours de bonnes raisons de ne pas se sentir, de ne pas se savoir, en sécurité. Leone le savait, voulait le dénoncer. Le viol de Jill par Franck est faussement doucereux, faussement érotique. C’est un moment de perversité où une femme cherche à survivre. Et Leone de montrer à la fin du film que sa dignité est intacte. Même si elle sera toujours un objet de désir, nous sommes tous des pauvres types, certains déguisant leur désespoir sous un humour douteux. Tel Cheyenne qui agonise en silence, dans un sourire.

Non, monsieur Solo, à la fin elle m’embrasse pas, pleine de désir, Jason Robards. Je pourrais écrire des pages sur ce que m’inspire le magnifique personnage de Cheyenne. Cet homme qui malgré une blessure fatale, vient passer ses derniers moments avec cette femme qu’il respecte et dont il ne sera jamais vraiment aimé. Qui prend le temps de se raser, se faisant les honneurs qu’un croque-mort n’aura pas loisir de faire. Qui s’en va en souriant sans lui dire ce qu’il ressent vraiment, après une ultime blague de mauvais goût, comme une ultime boutade, pour s’en aller mourir tout seul, là-bas, dans la poussière. Et elle, superbe, sublime, lumière tenace, à la fin, dans ce désert voué à changer pour le meilleur comme pour le pire… notre monde moderne.

A la fin du film, je suis comme le Cheyenne, je suis un peu amoureux mais je sais que je n’ai aucune chance. C’est un film, et je suis là, dans mon canapé, à contempler, un peu béas, cette femme grandiose, à admirer ce visage à la beauté farouche, presque aristocratique. Me vient le tableau de Delacroix, l’orpheline au cimetière. Oui, c’est ça. Une beauté sauvage, indomptable, sans vernis ni artifices, saisie sur le vif.

Les années ont passé, et Claudia Cardinale s’est éteinte à l’âge respectable de 87 ans. J’ai vu quelques photos d’elle, assez récentes, et l’usure avait fait son oeuvre. Pourtant, toujours aussi belle, à jamais aussi belle, car chose géniale que nous procurent les œuvres culturelles, elle sera à tout jamais Jill McBaine. Elle sera toujours ce magnifique visage, ces yeux animés par un beau feu noir, ce port de tête qui révèle une rectitude de l’âme et l’instinct de dignité. Elle sera toujours pour moi l’incarnation, dans une pure fiction, de la femme au combien respectable. Au combien désirable et donc au combien inaccessible… sauf si vous en êtes, heureux homme, l’élu.

Le pire, c’est que je me suis dit, il y a trois semaines, qu’ils étaient tous morts, des acteurs aux comédiens de doublage (j’adore la VF !!!), mais qu’il nous restait Claudia Cardinale.

C’est qui, déjà, qui chantait le temps est assassin ? Ah, oui, Renaud. Un autre Mister Renard ne peut chanter que des choses bien !

Adieu Claudia, merci pour tout, merci pour Jill, ça peut sembler dérisoire mais c’est pour un peu de ce dérisoire que ça vaut encore la peine de vivre. De voir et revoir « Il était une fois dans l’Ouest » et te retrouver pour ce qu’il me reste d’éternité.

Le 10 septembre

Date fatidique donc j’en profite pour venir écrire un peu sur ce blog que j’aurai un peu déserté pour cause de boulot frénétique ! Pourtant l’actualité aura été brûlante ces dernières semaines, mais je dois aussi avouer que j’en avais un peu marre de venir ici juste pour ralouiller sur le sujet déprimant de notre société française incapable du sursaut vitale qui lui serait salvateur. Est-ce le jour, le grand jour ?

Quelle sinistre blague que ce rendez-vous du 10 septembre… une révolution programmée, un acte de révolte mis en agenda, une sorte de rendez-vous collectif pour moutons tant domestiqués qu’il faut un son de cloche pour susciter l’élan de contestation. Je suis pour le coup désolé d’écrire ça, je n’ai pas envie d’être dans la déception, surtout pas dans la réprobation, mais tout ça participe à une ingénierie sociale qui à mon humble avis, entre peur de l’inconnu et curiosité professionnelle, ausculte nos petits soubresauts populaires comme autant de spasmes d’agonie.

Nous sommes victimes depuis très longtemps des antonomases et synecdoques trompeurs : le Peuple, les Français, la Nation, tous ces concepts que nous n’incarnons plus vraiment trop occupés à vivre des existences consuméristes, irrémédiablement matérialistes, déconnectés du spirituel ou au contraire trop excités par les choses du paranormal comme on consomme les histoires de fantômes comme au cinéma du popcorn. Durant longtemps, je me suis interrogé sur la question de ce que peut-être, véritablement, un français. Car il est de plus en plus pertinent de rattacher une origine nationale à un ensemble d’idées, de valeurs, qui naturellement rentre en confrontation avec celles des autres. Pas forcément dans la guerre, faillite finale de l’humanisme liminaire, mais dans le projet de vie de nos sociétés. Et il faut avoir la lucidité de constater notre glissement vers un ultralibéralisme outre-atlantique, faisant de nous des sous-ricains, des colonisés complaisants, des vulgaires indigènes aux confins de l’Empire, des gallo-américains sans substances et avec de moins en moins d’intérêt, outre nos pépites consciencieusement pillés et liquidés depuis plus de 20 ans.

Les plus vieux, camp que je rejoins lentement vers sûrement, rêvent de révolution et de retournement de situation, ultime twist dont l’anglicisme révèle encore de la teneur fictionnelle, artificielle, du fantasme. Je crois que nous avons été trop corrompus, par mollesse morale, par cupidité pitoyable, par érosion lente mais permanente d’un discours nous empêchant d’aimer vraiment ce qui nous permettrait de faire nation. Il n’y avait pas forcément de raison de ne pas céder à cette détestation si elle ne participait pas à un processus ne visant pas à l’élévation morale mais bien à la manipulation des plus honteuses. Triste de constater le mépris d’une population pour le déplorable passé colonial de sa nation de naissance tandis qu’elle révère l’autre dont l’existence aura nécessité un primo grand remplacement, processus colonisateur poussé à son apogée pratique. Triste de constater que nous passons plus de temps à commenter les actions d’un dirigeant qui gesticule beaucoup pour faire oublier que le monde devient multipolaire, quoi qu’on veuille s’illusionner (notez que je vous laisse choisir le dirigeant parmi ceux des différentes démocraties glorieuses qui composent le monde merveilleux de l’occident transcendé).

Alors aujourd’hui, je vais participer au mouvement par solidarité basique. Je vais travailler, à mon compte donc je pense n’emmerder personne, et je ne vais pas consommer. Dis comme ça, ça dit tout. Il y a de l’enfantin dans cette vision de la révolte, il y a de l’artificiel, il y a du loufoque à imaginer changer les choses en boudant un coup. Spoiler : il ne se passera pas grand chose, au mieux s’il y a un peu de fracas, ça servira à participer à l’indignement bourgeois, comme au temps des gilets jaunes. Les gilets jaunes, ces « producteurs » pour utiliser le vocabulaire de Tatiana Ventôse, qui parce qu’ils ont compris un peu tard qu’ils ne faisaient pas parti du pacte d’exploitation généralisée, en tout cas pas à la place qu’ils imaginaient (« non, toi tu es là, de l’autre coté du grillage »), ont cru qu’il y avait encore un espace viable de contestation. Davantage trahis par les autres prisonniers que par les exploiteurs en chef, ils auront servi d’exemple, qui dévoile beaucoup sur la lâcheté à laquelle nous aurons tous été encouragés. Désarmés, sans nation, sans pays, sans culture, sans idées, sans idéaux, sans moral ni moralité, accoutumés au mal car incapable de comprendre l’intérêt du Bien, ce qui reste de notre peuple ne peut rien faire d’autre que maugréer un coup avant de s’en retourner à la charrue.

La seule chose rassurante c’est qu’en l’état, il y a peu de chance que nous puissions faire la guerre à qui que ce soit. Car pour faire armée, il faut faire corps et de corps il ne reste plus que des organes exsangues, petites artères étiolées au maximum faisant de la France ce qu’elle est à présent, et ce qu’elle reste malgré tout : un idéal qui nécessite, pour qu’elle existe, que nous ne soyions pas le pire de nous-mêmes. Ultime réconfort, le drapeau étoilé de la fiction européenne n’aura pas remplacé le bon vieux tricolore. Les lotophages que nous sommes ont pour le coup tout oublié, tout renié, même l’envie de faire nation avec quoi que ce soit. De ce plan machiavélique qui a visé de faire de nous des individualistes forcenés, des jouisseurs consommateurs sans conscience ni véritable volonté, l’aspect pervers aura poussé sa logique jusqu’au bout, annihilant tout élan même de survie.

La farce continue donc, tragicomédie d’une décadence inexorable. Il faudra aller au bout de ce processus pour imaginer un changement potentiel, tandis que les professionnels de l’absurde et du sophisme nous livrent leur pitoyable partition politique. Certains d’entre eux imaginent entrer dans l’Histoire, cette fiction qui par la force des choses considèrent davantage les ères que les périodes. La notre de période, c’est le déclin pour cause de pourrissement, pour cause de médiocrité. Rien à retenir que le déclin lui-même, rien à relever sinon le nom d’exemples à ne pas suivre.

J’écris ça le matin de ce fameux 10 septembre, donc autant j’aurais tort. J’aimerais tellement avoir tort et me réveiller demain dans un pays qui se serait d’un coup retrouvé. Chose impossible, il y a trop à défaire, trop à refaire, trop à vouloir et à rêver, et ce peuple désincarné n’est plus capable d’autre chose que d’épouser les fades envies, les petites ambitions d’autres nations également déclinantes mais dont les soubresauts violents trompent un peu les natures impressionnables. Certains trouvent la période fascinante, mais pour ma part je suis foncièrement mélancolique de constater que rien ne peut compenser cet instinct de mort, cette passivité devant le pire. Comme si pour se transcender, il fallait effectivement que le pire soit là pour nous y encourager. Comme s’il n’y avait que l’abime pour nous encourager à reculer. L’avenir de la France, comme une nation qui voudrait un destin et un magnifique rôle symbolique, se retrouve ainsi entre le gouffre et le sommet, tandis qu’il agite frénétiquement les bras pour maintenir un équilibre et ne pas définitivement sombrer.

Une fin en queue de poisson

Etant donné que je passe mon temps à ressasser le passé sur ce blog et m’interrogeant sur la thématique du jour (de pont donc je me suis dit que j’avais le droit d’écrire un peu des conneries), m’est venu à l’esprit ce souvenir qui quelque part témoigne d’une époque et surtout d’une vision du monde. Hyperactif non déclaré (ou non dénoncé, au choix), mes parents avaient leurs tactiques pour me gérer tranquillement. L’une d’entre elles consistait à me laisser regarder la télévision le soir en leur compagnie, me permettant ainsi d’avoir une certaine culture filmique en matière de production cinématographique des trois dernières décades du siècle dernier. Et s’il y avait bien une chose qui irritait mes parents, qui les faisaient condamner l’oeuvre fraîchement visionnée à la peine capitale du scepticisme poli, c’était quand ça se finissait « en queue de poisson ». En bref, ça voulait dire qu’il n’y avait pas vraiment de fin, pas vraiment de conclusion, les choses n’étaient pas résolues, rien n’était accompli, ils ne vécurent pas « forcément » heureux et n’eurent peut-être pas beaucoup d’enfants (en avoir alors était une très bonne chose).

Dans le cahier des charges des attentes culturelles de mes progéniteurs, il fallait que les choses soient fermes et réifiées. Impossible d’aller au dodo en devant imaginer une potentielle suite. De là, peut-être, la révélation qu’une production artistique ait finalement, liminalement, un rôle social, celui de rassurer et d’alimenter une vision du monde (où tout finit bien), celui d’illustrer la confirmation des idéologies fragiles qui sculptent nos sociétés et inspirent nos mœurs. Ou cette volonté tacite de s’en remettre au narrateur pour faire tout le boulot en nous imposant, avec notre entière complaisance, une fin qui nous rassure et nous émeuve tandis qu’en tant que spectateur complaisant nous nous abandonnons à la sublime catharsis. De là, ce matin, quand je cherche un titre en ayant en tête la fin de l’ère des Poissons, le bordel ambiant avec son parfum eschatologique, et toutes les impasses politiques et sociétales de nos sociétés très démocratiquement roublardes.

Si vous êtes quelque peu intéressé par les choses astrologiques, vous avez dû un jour entendre que nous sommes dans l’ère des Poissons (surtout début avril). Personnellement, très récemment, j’ai appris que j’avais en sus de mon natal et de mon ascendant, un signe lunaire. Un choc, une révélation, car Taureau ascendant Lion, j’avais là tout ce qui pouvait traduire à la fois ma nature tranquille et mon caractère fougueux (entre les cornes de l’un et les crocs de l’autre comme le disait un horoscope très inspiré). Mais, mais, stupéfaction et révélation, je suis Poissons (au pluriel) en signe lunaire. Et paf, la sensibilité, l’émotivité, la fragilité, pour me dire qu’il y a donc une petite midinette en moi qui susurrent aux deux bourrins qui se disputent le trône, des choses qui altèrent conséquemment l’expression de leur virilité grandiose (cornes comme crocs, c’est voué à s’enfoncer quelque part, en fin des fins, comme tout ce qui est vertical – nous parlons symbolisme, hein ?).

Pour aller plus loin, tu prends les éléments, la terre pour le Taureau, le feu pour le Lion, et donc l’eau pour les Poissons. Pas d’air pour dynamiser tout ça, c’est dense, au mieux ça cuit, ça se durcit, ça fait de la poterie. Et des R pourtant, je n’en manque pas dans ma dénomination légale et personnelle, comme si la confrontation avec le système qui nous abrite devait apporter sa petite étincelle dynamisante. Vous l’avez compris, j’adore tout ce qui touche au symbolisme, à l’analyse des symboles, et à force de mixer, au fil du temps, l’ensemble de mes connaissances, ça me permet parfois de déceler des occurrences ou des points de convergences qui ne cesseront jamais de me fasciner. Je pense notamment à Michel Deseille, historien prolixe sur la question ésotérique, toujours pertinent et fertile en anecdotes et connaissances d’initié, à écouter notamment quand il évoque son interprétation de l’Apocalypse de Saint Jean.

Il y a peu, car je travaille constamment sur la chose sémiologique, j’ai appris une nouvelle signification du mot « symbole », en lisant ou en regardant une vidéo, car à force de brasser de la donnée je dois avouer que je ne sais plus, comme un médium effaré, à quelle source me vouer. J’ai donc appris que le « symbole » était un objet, aux temps anciens et achéens, qui était divisé en deux et qui permettait à deux individus, en unifiant le tout, de se reconnaître. Le symbole est donc essentiellement une chose qui s’unit et qui réunit, ce que son antagoniste signifiait quelque part, le diabole, sans m’en donner vraiment la clé de compréhension. J’ai donc passé un peu de temps à me cultiver et j’ai par ailleurs découvert un article très instructif sur le site de l’académie française que je vous inviterai à consulter plutôt qu’à avoir à récupérer la sainte manne culturel en m’en faisant l’indigne propriétaire (https://www.academie-francaise.fr/le-discobole-la-diabole-et-le-symbole-la-parabole). Mais j’ai tiqué sur le sens du préfixe « dia » qui signifie, en bref, la division… il n’y a qu’un petit pas pour que mon esprit anarchiste retrouve dans le mot « dieu » quelque chose de chagrin. Dieu ou diable, ça me rappelle la belle affiche française du film Wolfen que j’ai eu longtemps sur mon mur adolescent (et qui m’a par ailleurs beaucoup inspiré, jusqu’à en avoir fait un gimmick graphique).

En ce moment, c’est l’effervescence avec l’idée de la fin de l’âge de fer pour les adeptes d’Hésiode, la fin du Kali Yuga pour ceux qui sont davantage dans la vibe hindou, ou les aficionados de l’apocalypse et son cortège de symboles qui personnellement me fascinent et me découragent. Je le sais, j’ai essayé de la relire, butant encore sur le coté trop religieux du bidule. De là, une réflexion : ce texte est-il le propos initial ou a-t-il encore été alimenté et modifié par tous ceux qui s’en sont fait les messagers, les intercesseurs et les traducteurs ? Il y a beaucoup de choses troublantes dans ce texte, la force des symboles étant comme le sont les mots, dans la polysémie induite. Je me documente beaucoup, en ce moment, sur la chose ésotérique, la politique m’écœurant par cette médiocrité, que dis-je, cette farce indigne qu’elle est devenue. Ce que j’ai écrit ici depuis quelques années sévit de pire en pire, et je n’ai aucun intérêt à dénoncer l’hypocrisie et la décadence ambiante. De là, l’intérêt du retour à l’Ethos qui était ma conclusion il y a quelques mois de cela. Et ben je vous le donne en mille, l’ère du Verseau (après le recto et son flot d’orthonormés dégénérés) c’est carrément ça.

Non, je ne suis pas dans une vibe new age, avec ses enfants indigos, ses auras de toutes les couleurs, et je ne brûle pas d’encens ni de sauge en m’intoxiquant au passage de fumée me projetant dans des transes révélatrices. Je brasse de la donnée, j’essaie d’en trouver des nouvelles, et force est de constater que ce faisant je ne fais que plonger davantage dans l’océan profond et insondable du sens. Il y a peu, j’étais par ailleurs, pour raisons professionnelles et artistiques, sur un site qui expliquait l’origine et la symbolique de l’alphabet grec. Passionnante excursion qui m’a encore davantage instruit sur l’archéologie nécessaire que nous devrions tous mener pour comprendre à quel point le langage, notamment notre magnifique langue française, nous asservit, nous conditionne, tout en nous fournissant avec malice les armes pour nous émanciper et nous élever. Je parlais de la lettre R tout à l’heure, en usant un peu de la fameuse langue des oiseaux, facétieuse méthode qui aura toujours le mérite de pousser le curieux à s’appesantir un instant sur la structure d’un mot. La lettre R vient de la lettre grecque Rho, qui à la forme d’un P, et pour la faire très courte, qui part de la base à la verticale, pour revenir une fois au sommet en son intérieur. Ce qui va devenir le R finit la course en revenant par une diagonale vers la base. Personnellement, je rajouterai qu’il y a donc un sens, gauche-droite, de cette énergie symbolique. Le R n’est donc pas une énergie qui n’alimente pas seulement l’intériorité (créativité) mais la repousse vers la terre, la base, le système, le monde pour la fertiliser, pour y ensemencer la petite graine du sens. L’air étant l’élément de l’intellect, tout me va, tout me parle.

Tout serait donc parfait, je ne manque pas d’R, si vous venez parfois ici pour le savez déjà, mais une fois l’euphorie de la jouissance intellectuelle que tout bon élève en mathématique aura plaisir à reproduire en résolvant un quelconque problème, force est de constater que le monde pour autant part toujours autant en couilles. Enfin, en ce moment, entre l’empoisonnement massif du vivant (les eaux amères de l’Apocalypse, donc), l’absurdité de l’artificialisation intégrale et névrotique de l’économie (quand l’argent devient une fin en dévoyant le réel), et la tentative de retour à la féodalisation la plus implacable (la France étant la dernière place forte, très violemment assiégée comme vous vous en rendez, je l’espère, un peu compte), ça se passe pas très bien. Mais bon, c’est l’ère du Verseau, et pour la faire une fois encore courte, le retour à l’authenticité. A l’Ethos (l’éthos étant, dans mon idée, l’expression d’une vérité personnelle souhaitant le bien en dénonçant l’idée qu’il faille une autorité pour s’y obliger – mais si, c’est simple !). J’ai peut-être raison, finalement, de penser qu’il ne faut plus attendre de révolution sociétale qui ne fait que maquiller l’ancien monde en revenant toujours à une triste logique despotique. Le changement doit s’effectuer de manière individuelle, au niveau de l’ego et de la conscience. J’allais parler de l’omphalos en pensant au nombril car pour faire dans la métaphore triviale, sortir enfin du nombril pour découvrir les autres et la réalité du vaste monde.

Cependant, une petite voix en moi me dit que ça risque de prendre pas mal de temps encore, surtout quand un simple match de football suffit à mettre dans les rues tout ce que devraient provoquer les scandales que nous subissons depuis des années. Après je n’ai rien contre la liesse sportive… juste que le même niveau d’engagement émotionnel serait souhaitable dans le fonctionnement de nos sociétés prétendument ultimes (la démocratie en tête). En réalité, un match de foot provoque un phénomène démocratique, là où des élections, dans un système ploutocratique, en est la caricature. Et ça me rend triste, parfois. Nous sommes traités comme des enfants turbulents, un peu neuneus, qu’on excite et qu’on exploite en jouant constamment sur la corde émotionnelle.

La fin en queue de poissons de l’ère des Poissons, c’est un peu ça. Tout va mal, mais y a pas vraiment de climax. Comme une impression de révolution lente, lente, lente… Une fin qui n’a pas de fin, une conclusion qui s’étire en nous laissant sur notre faim. La fin des temps ou le temps de la Fin, c’est pas du genre très pressé. C’est encore là que des phénomènes comme la révolution bourgeoise de 1789 nous ont malicieusement conditionnés. Dans cette idée d’une turbulence dynamisant et accélérant les choses, nous en sommes réduits à attendre un brasier qui n’arrivera peut-être jamais. Ce matin, je matais une vidéo de Vidgita, très intéressante chaîne sur Youtube, qui proposait une fiction très réussie qui voyait un astéroïde nous réduire à néant, tandis que plusieurs millénaires plus tard des archéologues mettaient à jour les cultes des dieux SNCF et EDF. C’était bien vu, marrant, avec un petit clin d’œil à ces cultures sans voyelles dont nous tentons encore de percer la clé pour comprendre les noms « secrets ». Mais il faudrait aussi proposer le scénario inverse : et si ça prenait des siècles pour que l’être humain change et comprenne la folie des systèmes qu’il crée ? Et si le temps long était vraiment long ? Et si l’on avait pour prison une terre dont le seul horizon est un désert ? Un désert ? La peine maximum comme le chantait si bien Pablo Villafranca ?

Petite lueur d’espoir : l’ère des Poissons, c’est vraiment la base, le pire. Donc le meilleur reste à venir. Le souci étant que nous ne le verrons peut-être pas, sauf si au hasard d’une ou plusieurs réincarnations nous sommes invités à refaire une partie ou deux. Et si la France survit à tout ça, pourvu que le personnel politique soit moins con que celui qui tout en nous offrant avec une générosité sublime les moyens de mourir en nous privant des moyens de nous soigner, qui valide et camoufle toutes les entreprises d’empoisonnement et de corruptions en nous faisant consciencieusement les poches. De ce vide, de cette fatuité organisée, de cette décadence absolue, pourvu qu’il ne reste que la volonté profonde de ne plus retomber aussi bas… même si cycle aidant, il y aura encore, un jour, une autre ère des Poissons (mais un peu moins nulle, spirale aidant – allez voir Michel Deseille pour comprendre le truc).

Et bon dimanche quand même.

Bon voyage Eric Legrand

Triste jour que celui où j’apprends, presque par hasard, la mort du comédien Eric Legrand. Alors la majorité des messages d’adieu de ses très nombreux aficionados a salué sa prestation en tant que doubleur de Végéta, le personnage de Dragon Ball Z, mais ce serait ignorer le véritable talent de ce comédien dont le timbre et le phrasé étaient tout simplement une forme de sublimation de la langue française.

Eric Legrand, c’était une voix de velours, une voix sublime, une musique noble et belle, pouvant rivaliser d’outrance comme de finesse. C’était pour moi une des plus belles voix du doublage, et j’ai l’immense regret de n’avoir pas pu assister à une prestation du comédien en dehors de cet art véritable, enfin reconnu, qu’est le doublage, bien que je l’ai identifié, très jeune, alors que j’avais 15 ou 16 ans dans un film avec Jugnot et Auteuil, alors qu’il jouait un employé de banque pris en otage. J’étais fasciné par le talent de cet acteur dont la voix, le phrasé, étaient pour moi l’incarnation de l’élégance et de la noblesse. Alors que je créais mes premiers personnages de fiction, j’avais décidé que cette voix serait celle de mon Odysseus, que j’imaginais intelligent, torturé, et très élégant. Une voix qui reflétait son panache et sa finesse, une voix mélodieuse, douce, toute de délicatesse et de caractère.

Comble de l’ironie, aujourd’hui je suis sorti avec mes gosses qui n’en sont plus, et sur la clé USB de ma voiture, j’ai eu la surprise de découvrir que j’y avais enregistré le générique de Capitaine Flam, avec la voix non moins sublime de Dominique Paturel récitant avec un talent inégalable la célèbre introduction. J’ai donc rendu hommage à Dominique Paturel, déclarant à mes gosses toute l’admiration que je ressens pour ces comédiens géniaux qui ont, par leur talent et leur générosité, conféré une part d’eux-mêmes à tous ces personnages de fiction, une étincelle d’âme à laquelle je suis et je reste profondément sensible. Et ce soir, découvrant le décès d’Eric Legrand, je ne peux que ressentir de la mélancolie en songeant à tous ces artistes qui nous ont récemment quitté.

Merci à vous tous, Eric Legrand portait si bien son nom, et j’espère un jour pouvoir vous témoigner, quand ce sera mon tour, toute ma gratitude pour ces moments de bonheur que j’ai vécu en votre compagnie. Vos voix résonnent en moi, j’entends la particularité de vos timbres mélodieux et bien que la mort soit une délivrance, je ressens de la tristesse à me dire que pour vous entendre à nouveau, je ne pourrais plus que m’en retourner à ce qui ne sera dès à présent que des archives. Je me ferai ce WE le duel entre Ikki et Shaka, alors que l’immense Henri Djanik rivalise de talent avec un jeune Legrand qui joue avec une justesse géniale celui qui incarne un ange terrible, infaillible, imperturbable, face à un homme bestial, faillible, désespéré. Parmi toutes ses prestations, c’est le Shaka de l’épisode animé par Araki qui à mes oreilles restera une magistrale démonstration de son immense talent, unanimement reconnu. Ou Seiya dans le troisième film avec Abel… Quand le personnage se révolte et dit « mais alors dites-moi, dites le moi… Pourquoi ce serait-on battu comme des fous ? Pourquoi ? »

Impossible de ne trouver qu’une pépite dans le parcours d’un être qui était par son talent un inépuisable filon… Bon voyage Eric Legrand, une prière pour toi, mais je sais que la beauté dont tu auras été prodigue toute ton existence aura sa récompense là où tu es parti.

Quelle connerie la guerre. Comme naguère, avec Prévert.

Pensées tristes pour tous ceux qui sont encore et toujours les victimes des guerres abominables dont nous avons le terrible secret. La belle poésie de Prévert dont je ne me suis jamais lassé. La vérité de ces conflits industrialisés qui ne sèment que morts et misère et abominations.

« Barbara »Jacques Prévert, Paroles, 1946

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abimé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert, Paroles

Source : https://gallica.bnf.fr

La peine de mort

Quand j’étais gosse et que je partais en voyage avec mes parents, j’avais droit à la cassette de Julien Clerc qui m’a imprimé, le juste adjectif, les paroles et les mélodies dans le cortex. Ce qui pourrait sembler de l’ordre du traumatisme, mais qui est davantage de celui d’un bonheur tranquille. J’adore la période durant laquelle Etienne Roda-Gil fut le parolier du chanteur, et encore maintenant il m’arrive d’entonner à tue-tête les mélopées comme « Le coeur volcan », « C’est une andalouse », « Sertao », « Utile », etc. Pour être honnête, j’aime aussi la collaboration avec Jean-Loup Dabadie, et Luc Plamondon ; « Quand je joue » de ce dernier étant un hymne à la joie qui m’emporte très loin encore aujourd’hui.

Parmi toutes ces chansons, il y en a une qui m’a profondément marqué, c’est L’assassin assassiné. Elle n’était pas sur la cassette, très Roda-Gil, mais sur un 33 tours que j’écoutais à l’envi dans la salle à manger où se trouvait la platine dont j’ai appris, très tôt, à nettoyer le diamant. C’est un souvenir étrange, c’est une prise de conscience un peu triste, de me dire à quel point cette soif de culture, de musique, ne recevait pas vraiment d’écho au sein de ma famille. J’étais un enfant hyperactif, je suis resté un adulte hyperactif… du moment que j’ouvre les yeux, que je sors de la torpeur du sommeil, une machine dans ma tête, comme la fièvreusement chanté Axel Bauer, se met en marche et réclame son dû. L’information culturelle, l’information musicale furent celles qui m’apportent toujours un peu de paix et de quiétude, sachant que je passe trop de temps à présent à ingérer de l’information intellectuelle et/ou politique (sachant qu’il n’y a plus trop d’intellect dans la trop théâtrale scène française) . Je me suis toujours méfié de mon inclination à l’évasion, j’ai toujours voulu rester connecté à la réalité, aussi triste et déprimante soit-elle.

Mais alors que j’ai fêté mes 7 ans, après avoir brutalement pris conscience avec un certain désarroi de l’absurdité, cette chanson devient un peu un cri, une plainte, dont les dissonances me marquent et me touchent sans vraiment savoir pourquoi. J’écoute l’histoire de cet homme qui plongé dans les affres de son petit ego (« une femme que j’aime et qui m’aimait » – c’est quand même délicat et touchant) voit l’histoire fatale d’un autre l’envahir. La chanson est parfois maladroite, pour moi Dabadie n’est pas aussi orfèvre que Roda-Gil, mais il faut lui reconnaître la volonté d’une exaltation. Si les rimes et les mots perdent en poésie, ils gagnent parfois en exultation. Dans cette chanson, qui commence très doucement, très poétiquement, très tendrement, les dissonances, les ruptures de rythme, les accélérations, les outrances, la grandiloquence, et finalement les maladresses, font que ce plaidoyer contre la peine de mort fait mouche. Ce passage surtout :

Messieurs les assassins commencent
Oui, mais la société recommence
Le sang d’un condamné à mort
C’est du sang d’homme, c’en est encore
C’en est encore

Le respect incongru pour les assassins débute le propos, la société s’invite, et la question philosophique du droit à tuer s’induit brutalement. Très jeune, la question de tuer un autre s’est imposée à moi. De par la culture et la foi catholique de ma mère, j’avais l’impact du discours religieux et de l’interdit sacré. De par l’athéisme et l’anarchisme romantique de mon père j’avais l’influence de la liberté d’agir en mon nom et en mon désir particulier de me départir de toute influence moralisatrice. De ce conflit intérieur naissait encore une fois un paradoxe qui m’a tourmenté tranquillement, toute ma vie. J’ai toujours senti en moi une forme de pragmatisme étrange, une sorte d’instinct à la fois primal et antédiluvien. Je sais, et je le sais d’autant plus que je connais intimement ma part d’ombre qu’évoque Jung, que je ne suis pas un homme inoffensif. Je me rappellerai toujours mon sentiment profond alors que je regardais la fin du film 8 mm de Joel Schumacher avec Nicolas Cage. J’étais devenu père, et bien que jeune encore, je me suis dit, à la fin, quand le héros laisse partir le salaud qui le menace, que moi j’aurais tiré sans l’ombre d’un scrupule ou d’une hésitation. Je sais encore maintenant que je le ferai, car il y a en moi un chasseur froid et réaliste qui sait que tu ne peux pas permettre que quelque chose soit un péril pour toi et encore moins pour les tiens.

La vie ne m’a jamais mis dans une situation où se réifieraient les instances de ce moment, et j’ai toujours prié pour que ça n’arrive jamais. Mais je suis de ceux qui souhaiteraient obtenir le droit à avoir une arme, seule liberté que j’envie à nos amis américains. Encore maintenant, je fais souvent l’inventaire de ce qui peut me servir, chez moi, à me défendre ou à défendre les miens. Je n’invite donc jamais personne à s’introduire chez moi car autant ce blog peut sembler traduire une tendance à l’intellectualisation, autant dans la réalité je demeure un animal assez étrange et très territorial. Nous vivons dans une société qui a veillé à nous désarmer en nous promettant une juste protection et l’intimation de laisser les corps policiers et judiciaires faire ce qu’il faut. Sauf que dans la vie, parfois, vous êtes en danger, et qu’il faut agir, avec conscience et courage. Je suis père, donc ma lâcheté potentielle ne concerne pas que ma personne, elle oblige ceux qui par la force des choses sont sous ma protection. Et je ne suis pas suffisamment anesthésié, surtout après une existence à constater la couardise organisée, pour me vautrer dans la ouate molle des illusions. Je serai toujours un homme pacifiste qui déteste la violence… mais je sais que mon passager noir, référence à la fameuse personnalité homicide de Dexter, n’a jamais été banni de ma psyché. Il est là, et en cas de besoin, en cas de danger, en cas de menace, je n’aurai aucun scrupule à lui filer les commandes.

Heureusement, je n’ai jamais encore vécu la possibilité de ce pire scénario. Mais je n’ai jamais abandonné la possibilité de devoir agir pour me protéger ou protéger les miens, avant toute autre question légale ou même morale. J’ai conscience que même pour les meilleures raisons du monde, tu ne sors pas indemne d’un tel acte. C’est aussi ma part d’humilité, quand je voudrais m’imaginer plus que je ne suis. Qui fait l’ange fait la bête, proverbe que j’ai toujours en tête. Pour moi, ce propos de Pascal a un sens bien précis, celui de me rappeler que malgré toute ma prétention à vouloir intellectualiser les choses, je ne demeure qu’un animal mu par des instincts et des passions qui me domineront toujours car j’ai voulu conserver des réflexes de survie en ayant conscience du piège de ce que j’appellerai une domestication volontaire.

Une domestication volontaire qui évoque le projet de loi sur la fin de vie, d’une violence systémique et symbolique particulièrement sensible. Un parfum de « on achève bien les chevaux ». La sensation qu’un glissement de plus en plus perceptible dans une forme de totalitarisme soft, qui toujours use et abuse des mots pour légaliser l’inacceptable. L’ironie d’un système prétendument démocratique qui bombe le torse en montrant la grandeur de l’abolition de la peine de mort dans les cas judiciaires tout en l’introduisant dans la polémique sphère médicale. Il y a quelque chose de tristement funèbre à constater à quel point la morbidité s’installe dans tous les aspects de notre société française. Après la destruction du tissu économique, après le nivellement par le bas de l’éducation, après le défilé des vanités qui dure depuis trop longtemps, après des phases ubuesques qui ont vu des scandales se succéder sans jamais rien pour les forclore et surtout les sanctionner, maintenant c’est bien le trucidement par injection qui va être légalisé… pour notre plus grand bien, naturellement !

Paradoxalement, j’ai toujours prétendu que la liberté de mourir était fondamentalement la seule que nous avions existentiellement. Plus jeune, j’étais admiratif du suicide de Romain Gary, acte ultime d’un individu profondément humaniste et libertaire. A mon âge, connaissant un peu plus les détails de l’affaire, j’ai le doute qu’il n’ait pas fini par succomber à la peur d’affronter tout un système dont il voyait à la fois les failles abyssales, l’hypocrisie patente, et la violence encore une fois symbolique mais bien réelle. Pas que je retire à Romain Gary, que j’adore toujours, le panache qui était indubitablement le sien… mais je mesure l’invisible et pourtant bien tangible pression qu’il a vécu, de plus en plus seul, de moins en moins motivé à continuer le combat. Ce serait bien si chaque individu pouvait inscrire ses actes dans le cadre d’une individualité non parasitée par le contexte qui l’accueille. Mais ce n’est pas le cas. Nous sommes en contingence et cette contingence nous avive ou nous tue au gré des aléas qu’elle nous impose. Imaginer chacun d’entre nous comme des êtres pouvant arbitrer nos choix avec une sérénité telle qu’il ne puisse y avoir rien d’autre que notre volonté pure et parfaite pour nous accomplir est une blague. Comme celle de nous laisser le choix de mourir. Toujours la même blague du « qui ne dit mot consent ! ».

J’ai eu la chance d’être présent à la mort de mon grand-père paternel. Je dis bien « chance », j’aurais bu utiliser l’ironique « opportunité ». Mais si j’ai préféré le premier terme, c’est parce que par amour, je voulais être à ses cotés à la fin. Je voulais, s’il avait eu un doute, qu’il sache que je l’aimais vraiment, lui qui à peine deux mois avant m’avait demandé, alors qu’il recevait une légion d’honneur bien tardive, « si ça en valait vraiment la peine ». Je voulais donc qu’il sache qu’avoir été mon grand-père, à mes yeux, ça en valait vraiment la peine et que j’étais là pour en prendre mon lot. Qu’il ne serait pas seul, même si mon oncle et ma tante étaient là eux aussi. Je n’ai pas peur de la mort, pour moi ce n’est pas la fin. Mais je mesure la douleur de la disparition, la souffrance de l’absence, cette étape qui nous retire ceux que nous aimons dans ce prosaïque monde matériel et matérialiste. J’aurais voulu confier, à chaque fois, à ceux qui partaient et avec qui j’étais, tout ce que je sais et je sens. Impossible, je n’ai jamais pu me convaincre que mes convictions faisaient une certitude à vendre aveuglément aux autres. Je n’ai rien pu dire de valable, de sublime à mon grand-père. J’étais juste là, si infiniment désolé, si infiniment infime, si dérisoire, comme une dernière blague silencieuse.

Mais j’ai été témoin de son euthanasie, un souvenir troublant, un souvenir dérangeant. J’ai eu droit tout d’abord à l’arrivée du médecin, bourgeois rassasié de lui-même, affermi par un éthos de parvenu bien installé, accompagné d’un aéropage de jeunes femmes qui le suivaient avec une dévotion fébrile. Le médecin nous regarde à peine, mouches inopportunes dans son ciel divin du sachant puissant, intrus potentiels, petites fausses notes dans son moment qu’il rêve apparemment symphonique, grandiose. Là, il parle à mon grand-père, muet de par son état, juste capable d’acquiescer en jouant un peu de la tête et des yeux. « Alors, Monsieur Renard, nous sommes d’accord, hein ? C’est comme vous le voulez, nous en avons assez parlé ! ». Je tiens à dire que je ne peux attester de l’exactitude des propros. C’est cet esprit en tout cas. Un beau « vous voyez, il a signé son acte de mort, c’est pas moi, c’est lui, hein ? Vous êtes témoins ! ». Malgré tout, ça suinte un peu du mépris de classe, il y a ce petit dédain dégoûté du nanti dont l’ego lui susurre qu’il a un destin – pour le coup celui de mettre un coup d’arrêt à celui des autres, ou de l’achever, au choix. Cette triste condescendance, ce petit surplomb du petit harnaché sur son escabeau systémique dont chaque marche sont autant de privilèges et d’injustices précieusement conservés parce que vous voyez, « c’est comme ça, ça changera pas ». Surtout quand t’as pas envie que ça change Popaul.

L’aéropage contemple. Je ne sais pas trop ce qui se passe dans la tête de ces jeunes femmes. Dans la scène, il y a quelque chose de cocasse et de zoologique. Le vieux mâle dominant qui transactionne avec sa proie devant son cheptel de femelles. Et moi je suis là comme un con à me dire que je dois agir, ne pas laisser se dérouler cette farce. Et tu fermes ta gueule et tu ne dis rien parce qu’à la fin tu te demandes si ce n’est pas toi la farce. Si ce n’est pas toi l’anomalie. Tu ressens l’effet quand, lors de l’expérience quantique, la caméra modifie le résultat du phénomène. Je suis donc une caméra, débile, qui n’a pour objet, but, vocation, dessein, ambition, de voir et d’enregistrer. Combien de ses yeux invisibles ne sont finalement que des muets mesureurs de frustration ?

Quelques heures plus tard, retour du médecin. Injection, et hop, quelques trop longues secondes plus tard, mon grand-père s’en va. Je l’ai vu avoir mal, ce moment là, cette crispation, ces yeux qui s’ouvrent et qui crient la douleur, sont en moi telle une source de colère, cette infinie colère, qui m’a toujours miné en s’alimentant, au fil du temps, de toutes les ignominies dont j’ai été témoin. Je voudrais témoigner, en bon neuneu, que tout était bien ce jour là, dans l’ordre des choses. Non. Non. Non.

Je n’ai, pourtant, pas fait d’esclandre, pas fait de bruit. J’écris ces mots aujourd’hui car ce qui se trame me rappellent ces moments là. Toujours la même comédie. Toujours le même résultat.

J’ai fait la promesse à mes enfants, alors qu’ils étaient tout petits, de ne jamais leur peser. J’ai pris soin de ma santé et quand ils sont devenus grands, je leur ai répété bien des fois que je ferais ce qu’il faut si le besoin s’en faisait sentir. Mais je ne finirai pas dans un putain d’hôpital entouré de croque-morts consentants, usine à tuer que ces fous sont en train de mettre en place, consciencieusement, adverbe ironique et cependant parfaitement approprié. Ce projet de loi, motivé par une urgence qui laisse deviner un agenda mortifère, n’est qu’une étape d’un triste plan. Sous la clameur d’un humanisme vibrant, le cynisme et la psychopathie digérée laissent leurs sourires carnassiers dépasser du masque. C’est pour notre bien, toujours. Et notre apathie de leur donner raison. Tristesse de ce temps résolument malfaisant.

Alors j’écris ce billet, juste pour témoigner que je ne suis pas dans la collusion. J’ai à présent compris que pour un changement, il faut une révolution intérieure. La mienne s’est réalisée il y a très longtemps, je suis charrié par la masse comme une poussière par la tempête. Je sais que nous pourrions faire montagne et l’empêcher, ce foutu vent. Encore une fois, trop de monde s’en fout, tous ceux qui me diront que c’est à moi d’abord de bouger, de faire.

« Et toi tu fais quoi ? ».

Lis ce billet et arrête de me renvoyer ta soumission en pleine gueule, pour commencer. Manifester ce n’est pas défiler pour caricaturer les mouvements authentiques d’un peuple vivant. C’est tout d’abord construire en soi l’architecture d’une révolte, d’une insoumission. En rendant ce peuple inculte, analphabète, incapable de structurer sa pensée, les forces qui nous oppriment ont accompli une phase majeure dont tout cela n’est que le résultat, la conséquence, la continuité.

Mais bon WE quand même !

Just an illusion

Je demande pardon à Téléphone, le groupe mythique français des années 80, dont « Le jour s’est levé » demeure pour moi un des plus beaux fleurons au sein de la production musicale qui aura abordé, timidement, la question de l’éphémère. J’ai préféré prendre le titre de la chanson du groupe Imagination qui est aussi dans mon top du top, vieux con oblige. Mais « Juste une illusion » est aussi un très bon cru, que j’écoute souvent.

Je me demandais quoi écrire, et surtout, sur quoi écrire, m’étant rendu compte que je me répétais dans ma vision moraliste des choses et surtout des événements. Je me sens souvent bien seul avec mon obsession du bien et du mal, je me sens dinosaure parmi les mammifères, j’ai peur que la masse énorme de mes prétentions ne me fassent trop remarquer, et pas en bien, parmi les agiles primates qui m’environnent. Des consommateurs de bananes, des gros consommateurs, qui laissent pléthore de peaux derrière eux, vestiges glorieux de leurs féroces appétits… et ça glisse. Tu marches, de ci de là, et paf, une peau de banane, mais finalement c’est ta faute à toi si tu l’as pas vu, aussi.

Tu entends ce doux refrain ? C’est TA faute.

Et cette semaine, Bayrou et la rengaine des français qui ne travaillent pas assez, et qu’il faut avoir un discours de vérité, et vas-y que je t’enfume, encore et encore, même si tu portes un masque à gaz et une pancarte qui précise ce que tu penses, avec un gros « menteur ! » en lettre de feu. Quand tu as le monopole de la parole, tu fais ce que tu veux, avec le verbe créateur, réifiant, ce que tu dis devient vérité. Mais en fait non. C’est une invitation à participer à la comédie, et j’espère, oh oui j’espère, qu’une saine rétivité est en train de naître au sein de notre peuple atomisé par des décades d’illusions et de fausses certitudes.

Quand j’ai vu Bayrou, je me suis rappelé une anecdote personnelle. Je détestai l’école. C’est encore faible dans l’intention. Je haïssais l’école. Pour plusieurs raisons : je m’y emmerdais copieusement, je ne supportais pas la méchanceté et la violence qui y régnaient (alors que ça devait être presque paradisiaque au vu de la situation actuelle), et surtout je ne supportais pas d’être loin de ma mère. Ecris comme ça, je peux donner l’impression d’avoir été un gosse souffrant d’un violent complexe d’Oedipe et faible par nature. Non. Je voulais juste être avec elle car le sentiment d’amour que ma mère défunte m’a toujours témoigné était pour moi la nourriture suprême, essentielle. Je n’étais pas un enfant tactile, comme je ne suis pas devenu un père tactile. Ma fille, encore maintenant, me reproche la rareté de mes « câlins », ces étreintes qui vous font sentir l’autre de très près. J’ai toujours eu du mal avec ça, même avec mes parents, qui n’étaient absolument pas tactiles non plus. J’adorais vivre aux cotés de mes parents, qui étaient des gens calmes, doux, généreux, honnêtes. Quand je sortais de chez moi, j’allais dans un monde hostile et désordonné, violent et injuste. L’école pour moi c’était la corvée de m’emmerder en plus. A la maternelle, je faisais mes devoirs écrits au fur et à mesure où la maîtresse les donnait. J’avais raté le cours sur les divisions. J’ai appris en déduisant la méthode de l’opération. De l’école primaire jusqu’au bac, je n’ai clairement rien foutu. Et j’ai eu le bac du premier coup, ce qui pour moi revient de la puissance du karma plus que de mon véritable mérite. Certains diront que c’est la même chose, mais personnellement je sais quand j’ai droit à un miracle. J’en ai eu pas mal dans ma vie, des petits coups de pouce substantiels. Le bac en fut un, ce qui provoqua chez moi, durant de nombreuses années des rêves où je vivais une année de Terminale pour le repasser, comme j’avais prévu de le faire avec la belle Christina. Mais ça c’est une autre histoire.

En entendant Bayrou, une saynète de ma Terminale m’est revenue. Cette année là, durant l’été, j’avais vécu un sale chagrin d’amour ; mon meilleur ami m’ayant « piqué » la jeune fille de mes rêves d’ado, et j’étais salement touché. Blessé à mort, ne survivant qu’avec le farouche désir de ne plus être celui qui avait eu cet échec destructeur. A la rentrée, Christina était là, dans ma classe, et elle m’avait demandé à être ma colloc de table dans quelques matières. J’étais écorché et j’avais la plus belle infirmière qui me proposait de m’aider, sans le savoir. En Cyrano compliqué, voulant des obstacles au lieu de cueillir des roses, j’ai donc choisi la fuite en me convainquant que je trouverai mon bonheur dans une prudente distance. J’ai donc battu mon record d’absentéisme, surtout que j’avais conclu avec mes parents (en les mettant devant le fait accompli) qu’ils n’avaient plus droit à consulter mon bulletin scolaire. Par fierté, j’ai quand même concédé de leur faire voir le premier, qui était cataclystimement catastrophique. En cela, je ne dissimulais rien, comme ce que je faisais au lieu d’aller en cours. Régulièrement, je croisais les élèves de ma classe dans la rue, tandis que nos directions différaient. Eux allaient en cours, moi j’allais en ville. Je n’imaginais pas alors que ça provoquerait, déjà, une rancoeur tacite. Georges Brassens disait pourtant bien que « les braves gens n’aiment pas que/L’on suive une autre route qu’eux », sans que je ne comprenne l’analogie.

Mais j’allais parfois en cours, comme j’allais aux interrogations écrites, juste histoire de ne pas fuir l’ennemi non plus (fuir Christina était pour moi une forme de courage – je n’ai jamais dit que je n’étais pas très con non plus). Pour m’y planter. Ainsi, les devoirs de math, où je mettais mon nom/prénom, la classe, la date, et si j’étais inspiré les numéros des questions, suivis de blanc ou de propositions hypothétiques (j’ai toujours eu l’espoir qu’une inspiration divine m’infuse la connaissance mathématique, avec l’antériorité de mon exploit pour les divisions – en vain). Et donc au remise des-dits devoirs. Il faut un peu me comprendre, comme le chantait Berger, pour percevoir l’assurance, le sentiment de liberté, de se confronter à ce juge social qu’est le prof. Pour moi, l’école était une antre d’injustice, et l’affronter était important. Tout en convenant qu’il faudrait aller au bout du chemin et donc devoir y concéder. Mais pas cette année là, pas après l’été merdique où j’étais mort un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout.

Et là, j’ai vécu une fois une similarité d’impressions avec le discours de Bayrou. La prof me rend ma copie, un 0 ou un 1, que je réceptionne avec le mutisme romantique qui était le mien à l’époque, tandis que de très bonnes notes étaient saupoudrées autour de moi. Mais l’opprobre de ma situation ne me rendait pas non plus aveugle sur celle des autres. Quasiment tous les bons élèves trichaient, et j’avais juste un petit doute sur celle qui était la meilleure, car son sérieux et son calme silencieux, qui rivalisait presque avec le mien, m’inspirait un respect et une circonspection solidaire. J’ai toujours aimé passer pour un con auprès des imbéciles, acte libertaire invisible qui apparemment n’était pas aussi invisible que ça aux yeux des profs, vu les échos que certains m’en auront donné par la suite. Si j’avais voulu briller, j’aurais agi comme elle ; donc j’avais un doute, que son résultat au bac, par la suite, a tout de même amoindri. Car tous ces bons élèves se sont bien plantés, souvent plus que moi, à l’épreuve finale. Et elle aussi.

La prof rend les copies, et là, un grand dadais dont je ne me rappelle plus le nom, se fiche en face de moi et commence à se foutre de ma gueule. Je me souviens l’avoir regardé, toujours silencieux, avec ce sentiment de vide profond qui m’habitait souvent quand je constatais un comportement puéril à laquelle je ne savais pas répondre. Mais surtout, je voyais un imposteur qui oubliait que son mérite était à la fois factice et illusoire. J’étais timide à l’époque, et surtout je n’avais pas la capacité de structuration et d’analyse qui est la mienne à présent. Pour moi c’était un tricheur et un menteur. Qu’il ne puisse concevoir la beauté tragique de mon acte kamikaze ne me touchait pas. Et surtout, je m’interrogeais sur tous ces tricheurs. Je me demandais, car j’en avais l’intuition, s’ils ne s’étaient pas mis à croire à leurs propres mensonges. S’ils s’imaginaient bons en math. Autant l’étaient-ils, la triche ne représentait peut-être qu’une part infime de leurs bons résultats, juste de quoi gratter un point ou deux. J’étais indulgent à l’époque, vu la dévastation actuelle, je le suis beaucoup moins.

Les épreuves du bac sont arrivées, et par ailleurs celle en math. Je pensais rendre copie vierge, et là, nouveau miracle, je tombe sur un problème qui m’a donné loisir à barbouiller, pour une fois, du sens. Durant l’année, j’avais pris deux heures de cours particuliers avec une prof de math, qui au début désespérée, avait fini par me dire avec une franche admiration que j’avais l’esprit mathématique, que j’étais doué, etc. Ma vie sentimentale et intérieure accaparant alors ma psyché, ma mère ayant été réceptrice de la part de la prof de mon talent inexploité, je n’ai pourtant pas répété l’expérience. Mais j’avais effectivement compris le principe et la méthode, ce que j’ai reporté quelques mois plus tard à l’épreuve sacrificielle.

Je finis en rattrapage (déjà un miracle), et je finis par avoir ce bac dans un moment presque magique où j’ai été parfaitement éberlué. Dire que je ne m’y attendais pas est un euphémisme puissant. Mais surtout, record de redoublement cette année. Beaucoup de ces bons élèves étaient dans le panier, avec une note catastrophique en math. Nous étions tous allés au bout du karma, cette loi mystérieuse qui remet les choses dans l’ordre. Pour mon cas, ça tient du miracle, pur et simple, car une addition d’événements, d’interventions, ont sauvé ma peau. Je le dis encore avec humilité, je ne méritais pas ce bac. J’en avais les moyens, mais je n’avais rien foutu cette année là. Moi, je voulais redoubler avec Christina, et d’ailleurs, la seule chose qu’elle m’aura dit ce jour là, avec un dépit sensible, c’est « tu vois tu l’as eu », avant même que je n’aille voir par moi-même le résultat.

Je ne dirais pas que j’ai ressenti une joie quelconque à voir la déception de mes camarades. Voir ces cothurnes pleurer affadit ta joie. Mais j’avais été surpris, ébranlé, la stupéfaction m’avait rendu fébrile. La joie que j’ai manifestée, tellement imprévue, a provoqué un camarade avec qui j’entretenais une relation ambiguë. Petit harceleur et grand échalas, je ne m’étais pas décidé à le taper pour cause de magnanimité prudente. Là il vient m’agresser et me chercher, et je n’étais pas en état de contenir la bête. Un bon copain, me connaissant, intervient avec intelligence, le tempère, me soulage. Grâce lui soit rendue, je n’aurais pas voulu gâcher le boulot des forces qui m’auront bien aidé en me comportant comme un sale con d’être humain.

Cette année là, le taux d’échec en rattrapage fut un bug qui ne se renouvela pas les jours d’après. Je me rappelle d’amies, comme ma chère Frédérique, et d’autres dont je ne me rappelle plus le nom, qui décidèrent de ne pas renouveler l’affaire après deux échecs. Les bacs littéraires, économie et littérature, étaient des bacs complexes, pluridisciplinaires, qui exigeaient une réelle capacité à la fois d’assimilation mais surtout de structuration par l’écriture, chose pour laquelle j’ai toujours été doué… mais qui était déjà rare à l’époque. C’est grâce à ces capacités que beaucoup de profs me respectaient en ne comprenant pas vraiment pourquoi je ne faisais rien de ces prédispositions. Je ressemblais à un homme adulte au lycée, il n’était pas rare qu’on me prenne pour un pion… J’y étais malheureux, pas à ma place. Mais quand j’ai eu mon bac, c’est un peu comme si ma peine de prison s’achevait enfin. Et paradoxe facile, j’ai ensuite pris goût au travail comme à l’étude, j’ai enfin vécu mon épiphanie. J’étais sorti, enfin, de l’enclos de médiocrité dans lequel on m’avait confiné. Pour mes enfants, j’ai pourtant loué l’école, en répétant que c’est un lieu d’importance pour se cultiver, apprendre, s’améliorer. Bien que je considère que le principal de l’éducation se fait à la maison. C’est ce que j’ai fait avec mes enfants, et je suis fier du résultat, surtout que je n’ai guère été aidé dans la tâche, encore une fois.

Bayrou, cette semaine, m’a rappelé cette période. Je me suis demandé, comme pour mes camarades de classe, s’il avait conscience de sa perfidie ou s’il s’était mis à croire à ses propres mensonges. Avoir conscience de sa médiocrité nécessite une grande part d’humilité mais aussi de courage. Constater ses lacunes, ses manques, ses fuites, ses errances, ses erreurs, la réalité du résultat, te définit en tant qu’être humain. Nous sommes tous minables, exception faite de quelques uns qui nous sauvent et qui font le vrai boulot, le vrai taf. Je n’en suis pas, j’ai juste le courage de me savoir là où j’en suis, entre impuissance et lâcheté, entre désespoir et découragement. Je voudrais tellement faire plus mais je ne sais pas comment faire car je suis écrasé par tout ce qui pèse sur mes épaules… charge que j’ai acceptée mais qui me contraint. Je pourrais faire comme Bayrou, et tenter de manipuler les faits pour expliquer que je suis un superhéros, et que c’est votre faute, à vous, au système, à la terre entière. Nous ressentons tous, en ce moment, la conscience d’une injustice en marche, si j’ose l’allusion. Les illusions sont tenaces, nos vies terrestres et matérielles sont un piège de croyances et de certitudes, mais il n’est pas impossible que nos contempteurs, nos tyrans, ne soient pas moins dupes que nous le sommes.

Searching for a destiny that’s mine
There’s another place, another time
Touching many hearts along the way, yeah
Hoping that I’ll never have to say

It’s just an illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
Illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
Illusion

Follow your emotions anywhere
Is it building magic in the air?
Never let your feelings get you down
Open up your eyes and look around

It’s just an illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
Illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
Illusion

Could it be that… it’s just an illusion?
Putting me back in all this confusion?
Could it be that. it’s just an illusion, now?
Could it be that… it’s just an illusion?
Putting me back in all this confusion?
Could it be that. it’s just an illusion, now?

Could it be a picture in my mind?
Never sure exactly what I’ll find
Only in my dreams I turn you on
Here for just a moment then you’re gone

It’s just an illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
Illusion (ooh, ooh, ooh, ooh, ah)
Illusion

Illusion
(Ooh, ooh, ooh, ooh, ah) Illusion
(Ooh, ooh, ooh, ooh, ah) Illusion
(Ooh, ooh, ooh, ooh, ah) Illusion

Could it be that… it’s just an illusion?
Putting me back in all this confusion?
Could it be that. it’s just an illusion, now?
Could it be that… it’s just an illusion?
Putting me back in all this confusion?
Could it be that… it’s just an illusion, now?

source : Imagination / 1982 / Album : In the Heat of the Night

L’escroquerie du consentement

Ce matin, pendant le boulot, j’écoutais l’interview de Francesca Gee par Alexis Poulin, sur son excellente chaîne Youtube du Monde Moderne, quand elle a abordé la question du consentement comme un processus visant non pas à procurer ce qui pourrait se définir comme un processus défensif contre certains abus notamment d’ordre sexuel (mais pas que) mais bien à couvrir les abus d’une couche plus ou moins opaque de permissivité involontaire.

J’ai déjà trop écrit sur ce blog cette semaine, mais l’actualité est surchargée, pour cause d’une corruption qui fait que les scandales à la fois se succèdent et à la fois perdurent. Pour le coup, j’ai trouvé cette interview, outre les informations qu’elle fournit sur le triste cas de la pédocriminalité, très intéressante pour cette réflexion sur l’aspect manipulatoire du consentement. Je suis déjà revenu sur ce blog sur le sujet d’un sophisme consciencieusement appliqué pour escroquer par la confusion du sens, notamment sur un billet qui dissertait sur la névrose « constitutionnelle » à mon sens nourrie par une vision romantique voire romanesque de la démocratie. J’ai insisté sur la duplicité, la tromperie, qui reposent en l’établissement d’un contrat pour prévaloir sur tous nos actes à la fois moraux mais également citoyens.

En bref, des lois ne peuvent qu’obliger alors qu’il faudrait que l’individu par lui-même adhère et participe pleinement à ce qui profiterait à tous. En désarmant l’individu de son libre-arbitre, en le rendant incapable par lui-même de formuler un but sociétal clair reposant sur une vision lucide et avertie du cadre systémique qui l’abrite, il n’est plus qu’un jouet, un simple individu consumériste, un idiot plus ou moins utile perméable à toutes les influences qui sauront se jouer à la fois de sa candeur et de ses illusions solidement entretenues. Penser que l’ordre et la loi sont des solutions, c’est volontairement ou non participer à transformer nos sociétés en tyrannies tristement organisées : la solution c’est veiller à une justice élémentaire, fondatrice de tous nos échanges tant publics que commerciaux. Ne pas concevoir, comprendre, que la misère organisée et volontaire est source de troubles profonds est une vilainie de plus. Hors, le consentement serait pour Madame Gee une énième escroquerie philosophique pour couvrir ceux qui sont en position de domination dans nos sociétés ploutocratiques. Et en y réfléchissant, ce qui semblerait une mesure salutaire se dévoile davantage comme une argumentation juridique de plus pour camoufler à la fois le crime et le problème.

A un moment, Alexis Poulin ne comprend pas le piège pour des adultes ; pourtant, le but d’un contrat, notamment, est bien d’ensevelir la sève du propos sous des couches bien sirupeuses et souvent malicieusement tarabiscotées pour tromper le souscripteur qui imagine simplement, trop simplement, que de toute manière tout est fait pour l’équilibre des parties. Tant de promesses merveilleuses pour qu’à la fin on vous renvoie au petit alinéa qui vous dit que non, y aura que dalle. Et encore, le principe devient de plus en plus à vous renvoyer à de longues relectures dudit contrat même si tout va bien. Je te dis non, et toi débrouille-toi pour revenir vers moi en structurant ton « mais j’insiste » en me disant par où je te suis obligé. Une loi salutaire ? Celle qui obligerait les abuseurs de paperasse à te payer le préjudice de ton temps inutilement sacrifié sur l’autel de l’odieuse roublardise.

L’esprit de contrat est pourtant dans notre démocratie française, à la base sur le principe d’équité entre les parties. Je ne suis pas un expert en droit pour connaître et comprendre tout ce qui a amené à cette volonté, mais oui, à la base un contrat établit un rapport d’égalité entre les deux parties dans un processus d’échange en veillant qu’il n’y ait pas un déséquilibre dans l’échange. Une petite pensée pour la Hollandie qui aura bien défoncé le droit du travail et couvert les abus des licenciements économiques en exemptant son plus grand ennemi des conséquences de tous les abus de la désindustrialisation frénétique que la France a connu les quinze premières années de ce nouveau millénaire.

Que cette volonté d’égalité, comme tout le reste, soit devenue accessoire, est le cas d’une faillite morale que nous devons tous constater. Je renvoie aux vidéos de Rémy Watremez sur sa chaîne Juste Milieu qui aborde la question du cas de Marine Le Pen avec une conscience des enjeux de cette affaire ; clairement, il dit bien que MLP est coupable, mais que le coeur du scandale réside dans l’impunité de tous ceux qui depuis des années ont fait pareil ou pire… et qu’ils sont légion. En bref, des lois, des contrats, s’ils ne sont que des leviers pour créer des injustices ou pire, couvrir des abus, dévoient leur fonction première. Ok pour condamner Marine Le Pen, mais quid de tous les autres, de notre cher premier ministre jusqu’aux abus des sociétés de conseil ? Nous avons même un exempté par prescription, cette horreur légale si pratique, à la tête du Conseil Constitutionnel. Cette corruption généralisée, à ciel ouvert, n’est permise que par notre impuissance organisée, par notre tacite… consentement.

Nous devrions tous être capables d’y voir clair, de comprendre, de discerner, de faire la part du bien et du mal. Mais dans une société où la confusion est à la fois entretenue et où les organismes formateurs ne veillent qu’à rendre les individus productifs, c’est compliqué d’avoir une pensée claire et structurée. Nous nous sommes tous habitués, au fil des ans, à cette corruption tacite et devenue par la force de choses plus que visible – tolérée, admise, autorisée, permise, fais ton choix. Nous avons tellement laissé les médias nous dire ce qui était bon ou mauvais, nous avons tellement laissé notre conscience au rythme des agendas et des lignes éditoriales des faiseurs d’opinion dont la voie est amplifiée, sur-capitalisée, faisant taire les grognements de la masse rendue invisible et monstrueuse (coucou les gilets jaunes), que sous couvert de « progrès » de nouveaux mécanismes de contrôle et de manipulation sont minutieusement mis en place.

Dans l’idéal, il faudrait que l’Etat soit le défenseur du citoyen qu’il représente. Mais dans nos sociétés libérales, nous en sommes tous remis à nous-mêmes pour assumer à la fois nos errances et nos erreurs personnelles, mais aussi celles que nos représentants prennent pour nous (de la damnation par la dette). L’adhésion, le consentement, l’élection, sont des processus qu’il faudrait entourer d’une claire vigilance, non pas pour circonvenir au manque de responsabilité de l’individu, car la question n’est pas non plus de pêcher par la défense de la désinvolture, mais bien pour ne pas rendre coupables des victimes par abus de candeur.

C’est un débat compliqué, car hier encore, j’écoutais Anouk Grinbert sur France Culture qui racontait la triste histoire de sa vie en prise à une société patriarcale qui a laissé des hommes abuser de celles dont leur devoir est de veiller et de respecter. Pour moi, c’est une logique de prédation, celle qui domine dans la nature, mais qui, dans le règne humain, devient en plus d’être une logique cruelle (devoir manger ce que nous dominons) devient une logique perverse (car dégagée du besoin de la pure survivance). Encore ce matin, j’écoutais des professeures sur Tocsin qui en revenaient encore à cette logique de l’ordre pour l’ordre, car ne comprenant pas que l’école ne pourra jamais se substituer parfaitement à l’éducation parentale élémentaire. Pourtant, il faut éduquer nos enfants, et par défaut, nous éduquer nous-même. J’explique souvent que mes parents ne m’ont pas éduqué, j’ai été réduit à moi-même, avec ce que ça représente de bon et de mauvais… mais j’ai eu la chance de profiter d’une saine exemplarité. Mes parents étaient des gens généreux, d’une bonté évidente et claire. Si les choses n’étaient pas formulées, elles étaient incarnées, et c’est ce qui m’a permis à la base d’avoir bon fond et à présent de pouvoir structurer mon propos par la sagesse qu’ils m’ont permis d’acquérir. Chez mes parents, il n’y avait ni consentement ni adhésion, il y avait juste à agir pour le mieux sans porter préjudice aux autres. Quoi qu’en disent les réfractaires à la morale élémentaire qui confondent souvent leur rejet de la religion et le besoin élémentaire d’une moralité comme ensemble de valeurs permettant de mieux vivre ensemble, nous avons plus que jamais, à l’heure d’aujourd’hui, besoin de retrouver la prégnance de l’identification de ce qui est bien ou mal dans tous nos échanges inter-relationnels (voire extra-relationnels, ne soyons pas économes de bonne volonté).

Je tenais à vous dire, Madame Grinberg, vous qui n’irez certainement jamais sur ce blog obscur, que j’ai personnellement arrêté de regarder « Mon homme » quand c’est très rapidement devenu un spectacle dégradant, du voyeurisme triste, comme tous ces tortures -porn qui sont à mes yeux l’accomplissement de cette triste jouissance à supporter la souffrance d’autrui comme un spectacle de plus parmi tous les spectacles. J’aimerai vous dire que non, tous les hommes ne sont pas des brutes, que ce n’est pas une affaire de sexe mais bien de conscience. Une conscience qui n’est pas une question de genre ou d’idéologie, juste un positionnement moral, existentiel, considérant chaque chose avec la volonté d’agir pour le mieux. J’ai beau, personnellement, remettre la question sur l’autel philosophique chaque jour, j’en reviens toujours à la nécessité d’une ambition personnelle de participer à l’avènement d’une société humaine plus juste et responsable, plus sage et noble. L’éducation ne peut se suffire de n’être qu’un dressage, qu’une domestication. Elle doit devenir une méthode propédeutique d’émancipation pour que chaque individu aie les moyens de faire pour lui comme pour les autres, les meilleurs choix.

Fait étrange, à la manière de la tolérance qui induit l’intolérance contenue, le consentement induit l’abus consenti. C’est cette triste vérité dont il était question ce matin, chez Alexis Poulin. C’est le piège qui nous menace tous, dans un monde de sophistes, quand tout devient sujet à escroqueries et manipulations par la nature foncièrement polysémique des mots. Accepter son sort, ce n’est pas admettre qu’il était souhaité. Attention à ne pas faire de la résignation un sacrifice volontaire.

Good bye Val Kilmer

Il y a des acteurs qui l’air de rien, vous touchent au-delà des rôles qu’ils jouent, des films qui démontrent leur art, du succès qu’ils reçoivent. Pour moi, Val Kilmer était particulier, car à l’aube de ma majorité, quand je me découvrais cinéphile, je dévorais un Kill Me Again, vivant la chaleur du sud que j’avais rejoins tout en goûtant l’âcreté des histoires un brin amorales de John Dahl, qui dans ma mémoire, se mêle avec ces instants bénis de ma jeunesse. Il va surtout jouer un rôle qui demeure pour moi une icône puissante de mon imagerie personnelle. Il est temps de parler de Tombstone, un de mes films honteux car je l’aime pour tellement de mauvaises raisons en oubliant que le film est à la fois très mal structuré et maladroit dans son propos. Tombstone ne réussit pas le miracle HIghlander qui voyait ses outrances devenir ses moments de gloire… les deux films partagent paradoxalement les mêmes qualités : un casting prestigieux, une belle image et une bonne musique (bien que la BO d’Highlander demeure grâce à la magie de Queen et de Michael Kamen une tuerie définitive, à mes oreilles inégalée voire inégalable), et une VF au top du top (je suis un fan, c’est le bon mot, des doubleurs d’antan)… mais Tombstone pêche par une superficialité au niveau de ses personnages, qui ne sont que des archétypes, et son montage brinquebalant (petite mention, à la fin, quand Doc Holliday laisse partir Wyatt à son duel, pour arriver bien avant lui sans que ne soit explicité ce miracle digne d’un ninja). Mais, mais, mais… Doc Holliday, quoi. Val Kilmer est pour moi la raison qui fait que j’adore ce film et que je ne l’ai pas honni malgré tous les défauts qui m’empêche d’aimer fièrement ce film. Il y a eu plein de versions/interprétations du personnage de Doc Holliday, et pas les moins admirables, au contraire. Mais Val Kilmer est juste parfait, à mes yeux toujours, dans ce personnage qu’il nous offre de cynique mourant, de solitaire amer, de vaincu superbe, d’ami tragique. La scène du saloon où il joue de la tasse en réponse à un pistolero qui joue du pistolet… bah j’adore… j’aime cette belle critique de la vanité, de la fatuité, venant d’un homme qui pour une fois ne rentre pas dans un duel de virilité à la con. J’aime quand il porte son long manteau sur les épaules, à même son vieux tee-shirt et ses bretelles visibles. J’aime quand il dit que Wyatt a été son seul ami et que c’est pour ça qu’il ne l’abandonne jamais. J’aime son teint cireux, ses yeux rougis, sa sale gueule de malade. Val Kilmer nous montre un agonisant qui ne sait que cramer/crâner sa vie car en lui quelque chose est définitivement brisée, qu’il y a une déception qui tranquillement mais sûrement l’a miné en broyant en lui la moindre idée du bonheur. J’aime voir cet homme sensible, fauve maussade parmi les fauves vulgaires et brutaux, en colère quand un comédien est sauvagement et surtout inutilement assassiné. J’aime ce dernier plan, qui frôle le ridicule, où le personnage meurt tandis que ses deux pieds nus dépassent du lit, voyant quelque chose d’un coup, qui semble enfin le surprendre.

J’ai depuis lors, toujours suivi la carrière de Val Kilmer, ne pouvant m’empêcher de l’apprécier, car discernant une belle sensibilité peu à peu étouffée par le temps et des intrigues qui ne lui permettaient pas d’offrir une aussi virtuose interprétation. Je me dis que d’autres jugeront au contraire sa prestation outrancière et cabotine. Je m’en tape, je joue de la tasse avec eux quand ils veulent, moi aussi je suis un tassolero de grand talent.

Bye Val Kilmer, la mort n’est rien mais le manque, lui, est bien réel.

Tant que le lien durera, la scène du saloon dans Tombstone :